Le rachat de Quadran ou la fin d’une époque dans les EnR

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(Crédit : Urbasolar)

La vente de Quadran à Direct Energie tourne une page dans l’histoire des énergies renouvelables en France. Le développeur-producteur et le fournisseur d’énergie sont entrés officiellement jeudi 15 juin en négociations exclusives. C’est une surprise pour tout le marché, tant Quadran semblait engagé dans une stratégie de groupe indépendant intégré, avec la production en amont, l’agrégation au milieu et la vente en aval, auprès de clients industriels et de collectivités pour commencer.

La distribution inaccessible aux producteurs indépendants

La vision pionnière du fondateur Jean-Marc Bouchet, concrétisée en 2013 par la création d’Energies Libres, trouve ici un aboutissement, mais en payant le prix d’une  ...

intégration chez le troisième fournisseur du marché, derrière EDF et Engie. « Bâtir un groupe intégré indépendant en partant de l’amont est une vue de l’esprit, tranche l’un des principaux développeurs de la place. La distribution est soumise à la fluctuation des prix de l’électricité, suppose des appels de marges sur des montants énormes et des lignes bancaires prévues pour cela. C’est inaccessible aux producteurs indépendants, en tous cas à ceux qui ne sont pas sur une niche bien délimitée comme Enercoop. Pour développer vraiment sa stratégie intégrée, Quadran ne peut que s’adosser ».

Phénomène de rareté

Mais cette intégration amont-aval est elle si incontournable ? Du point de vue des fournisseurs d’énergie, alléchés par la promesse d’électrons quasi gratuits lorsque les centrales seront amorties, la réponse est oui. L’offensive des énergéticiens français et européens sur les portefeuilles des PME françaises des énergies renouvelables va à coup sûr provoquer un phénomène de rareté. Engie, qui a déjà racheté Solairedirect en 2015, est clairement à l’achat en France et a d’ailleurs concouru sur Quadran. EDF vient de reprendre Futuren. Total pourrait aussi se positionner, même s’il continue à intégrer le fabricant de batteries Saft et le fournisseur d’énergie Lampiris, pour l’instant.

« Dans cinq ans, il n’y aura plus grand-monde à racheter du côté des producteurs et les fournisseurs alternatifs n’auront plus qu’à quémander des électrons verts à nos deux utilities nationales », parie un dirigeant. Soit dit en passant, le modèle historique de vente d’énergie est quand même contesté par de tout jeunes fournisseurs (ekWateur, Ilek…) qui veulent laisser le choix au consommateur et lui  proposent un lien direct avec des producteurs identifiés, moyennant un kWh plus cher. Il reste à savoir si c’est un modèle de masse.

Les appels d’offres comme accélérateur

La logique de concentration va se faire d’autant plus forte qu’elle commence à opérer aussi côté producteurs, mais pour d’autres raisons, liées aux nouvelles conditions de marché. « Les faibles tarifs issus de CRE 4 représentent la ligne de départ d’une consolidation de niveau deux, qui porte sur les entreprises elles-mêmes et non plus seulement sur les sociétés de projets réunies en holding. Les tarifs sur les futurs projets ne laissent plus de place aux acteurs de taille moyenne, en tout cas sur le segment des centrales solaires au sol, pour l’instant », affirme Damien Ricordeau, fondateur du cabinet de conseil stratégique Finergreen.

L’un des principaux développeurs-exploitants 100% solaire est d’ailleurs déjà sur le marché et devrait se vendre très cher, selon un expert. Dans l’éolien, la vague des premiers appels d’offres n’a pas encore été essuyée, la dérogation pour les petits parcs va aussi jouer son rôle, mais l’effet à terme devrait être peu ou prou le même sur les derniers développeurs français indépendants.

Les quatre voies de l’indépendance

Grandir sur le marché tricolore des filières EnR matures en conservant son autonomie semble donc voué à l’échec, sauf à parvenir à devenir justement un pôle d’attraction, ce qui suppose de gros moyens. Ceux qui peuvent encore échapper au mouvement pendant quelques années seraient les sociétés suffisamment riches pour financer encore elles-mêmes leur développement, comme Neoen ou Akuo Energy. A terme, le salut des indépendants résiderait plutôt dans une approche de niche – par exemple un modèle intégré liant autoconsommation individuelle et collective, centrales solaires en toitures et fourniture d’énergie.

Deuxième possibilité : l’exploration pionnière des nombreuses filières encore émergentes, comme les énergies marines, la méthanisation, la petite hydroélectricité.

La troisième voie est celle de la décentralisation, un mouvement qui en soi s’oppose à celle de la concentration capitalistique ; les accords de territoires, en collaboration avec les collectivités (régions, départements, communautés de communes… ) et leurs véhicules financiers, représentent un bon antidote à l’offensive des futures majors des énergies renouvelables.

Dernière piste mais pas des moindres : l’expansion à l’international toutes voiles dehors, une direction que nombre de développeurs français ont déjà prise bien entendu.