« La transition énergétique est un des secteurs les plus protégés » [Eiffel]

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Pierre-Antoine Machelon (@Eiffel IG)

Entretien avec Pierre-Antoine Machelon (Eiffel Energy Transition)

Avec 400 M€ investis en 2019 dans la transition énergétique pour 800 MW de capacités dans dix pays européens, Eiffel Investment Group est un des grands financeurs et connaisseurs du secteur, à l’étage des prêts-relais dits bridges mais aussi en fonds propres. Alors que la crise Covid-19 suscite des inquiétudes croissantes sur les perspectives réelles de l’énergie verte et la capacité des entreprises à rebondir, Pierre-Antoine Machelon, gérant du fonds dédié Eiffel Energy Transition, fait preuve d’une sérénité assez iconoclaste, néanmoins teintée de prudence.

GreenUnivers : Gourmands en capital, les projets de transition énergétique vous paraissent-ils demeurer un secteur d’investissement porteur, alors que les énergies fossiles deviennent très bon marché et que le coût de l’argent évolue à la hausse ?

Pierre-Antoine Machelon : En Europe, rien ne laisse penser que la transition énergétique va être abandonnée. Je ...

pense même que l’urgence climatique devrait sortir renforcée de la crise actuelle. Je suis donc confiant en tant qu’investisseur. Mais il est vrai qu’il y a un cas que je ne veux pas envisager aujourd’hui, celui de finances publiques trop dégradées pour fournir les garanties dont notre secteur a besoin. Plus généralement, la crédibilité des acteurs de dernier ressort ne doit en aucun cas être entamée. Cela dit, l’hypothèse de loin la plus probable est celle d’une crise inédite par son ampleur mais passagère, qui justifie l’actuelle injection massive d’argent public. Sans elle, nous aurions des faillites d’entreprises et hormis l’enjeu sanitaire, la priorité est bien de ne pas casser l’économie. Mais cet effort ne peut qu’être bref. Beaucoup dépend aujourd’hui de la science médicale.

GU : Que vous inspire la baisse des prix de gros de l’électricité et des crédits carbone ?

P-A M. : La structure de l’offre d’électricité avait changé bien avant la crise en raison de l’impact des énergies renouvelables au coût marginal faible. Covid-19 suscite pour sa part une baisse ponctuelle de la demande. Les prévisions « mécaniques » de hausse des prix sur le long terme ne me semblent plus compatibles avec la nouvelle configuration du marché. Cela ne date pas de ce mois et nos hypothèses ne changent pas. L’énergie verte va continuer à susciter de l’intérêt, les entreprises clientes ou intéressées par les corporate PPA n’ont rompu ni les discussions ni les contrats et la plupart de ces contreparties seront encore là dans dix ans, à mon sens. Quant au prix des crédits carbone, il est en effet affecté par la crise, mais on peut raisonnablement penser que la pression politique le fera remonter. D’ailleurs, les économies d’énergie restent un secteur porteur, parce qu’elles sont encouragées : nous sommes par exemple en train de conclure en ce moment même un financement avec un opérateur de certificats d’économies d’énergie.

« Notre secteur a la chance de bénéficier d’une contrepartie publique »

Hôtel de Roquelaure © Pline, Wikimedia Commons

GU : Parmi vos clients emprunteurs, certains vous semblent-ils malgré tout plus menacés que d’autres ?

P-A M. : Il n’y a pas à ma connaissance et à ce jour de problème de liquidité dans notre secteur. Lequel a l’immense chance de bénéficier d’une contrepartie essentiellement publique, aujourd’hui crédible, et d’être certes très capitalistique et endetté mais avec peu d’employés. La transition énergétique est un des secteurs les plus protégés dans notre pays. En revanche, la solidité à horizon plus lointain des entreprises du secteur dépend de leur diversification multi-énergies et multi-pays, du poids de leur dette, surtout si elle est corporate et de leur taille pour ne pas dépendre de quelques projets seulement.

GU : Il s’agit là des « fondamentaux », qui s’appliquent quelle que soit la conjoncture. Or, celle-ci est tout sauf habituelle. En particulier, le fort taux d’endettement sur les projets implique des remboursements massifs, qu’il faut pouvoir honorer quoi qu’il arrive…

P-A M. : Je rappelle que les taux de prêts n’ont pas arrêté de baisser ces dernières années. Remonter de 100 points de base n’est pas dramatique. Certes, il est probable que les projets 100% « merchant« , dont les revenus dépendent du marché, vont devoir aller chercher de la dette alternative, plus chère, et plus de fonds propres. Mais c’est encore une part marginale des capacités installées. L’important est de constater que les grands établissements de prêts maintiennent bel et bien leurs engagements dans la transition énergétique et les échos que je reçois montrent que leur appétit ne va pas s’éteindre. En conséquence et pour nous, les financements bridge, qui dépendent des dettes seniors à venir, ne sont pas remis en question. Eiffel Investment Group a réalisé la semaine dernière une transaction avec un opérateur éolien basé en Allemagne, c’est la preuve que la confiance est toujours au rendez-vous, de part et d’autre.