Pour les pétroliers, la neutralité carbone passera par le CSC et l’hydrogène

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(c) Romain Chicheportiche

Réunis à Paris pour les journées annuelles d’Evolen, les représentants de l’industrie pétrolière et gazière sont venus débattre du défi de la neutralité carbone. Conscients d’être en partie responsables du changement climatique, et d’accuser un déficit d’image important, ils n’abandonnent pas l’idée de promouvoir leurs propres solutions telles que le captage de CO2. L’hydrogène fait aussi l’objet d’une attention particulière malgré des divergences de vues sur les méthodes de production.

La finance tourne le dos aux pétroliers

Le défi de la décarbonation n’épargne pas l’industrie des hydrocarbures. Le sujet était quelque peu tabou il y a encore quelques années, mais il a dominé les débats des journées annuelles d’Evolen, le syndicat professionnel de la filière en France, tant le secteur ne peut plus faire la sourde oreille. Une prise de conscience liée aux enjeux d’image bien sûr, mais pas seulement. Les entreprises pétrogazières ont ...

de plus en plus de mal à financer leurs projets. « Il y a une prise en compte exponentielle des critères ESG dans l’affectation des ressources financières des grands argentiers de la planète. En 2016, environ 27% des financements étaient dirigés vers des actifs ESG, en 2020 ce chiffre passera à 50% », explique Eric Bonin, managing director à la Société Générale. De fait, la « Soge » s’est engagée à investir 120 Mds€ dans la transition énergétique entre 2019 et 2023. Une réaffectation des financements qui impacte mécaniquement les projets pétroliers, soit par des difficultés à les financer, soit par un coût du financement plus élevé.

Particulièrement solvables, les acteurs pétroliers et gaziers voient donc leurs banquiers leur tourner de plus en plus le dos, particulièrement sur certains projets très médiatiques. « Les Etats et l’opinion publique exercent une pression immense sur nous. Le projet de pipeline Dakota Access est un bon exemple car très controversé (il passe notamment par une réserve indienne, NDLR). Plusieurs villes américaines ont fait pression en retirant de manière concertée leurs dépôts des banques qui étaient impliquées dans ce projet. Cela a des conséquences très concrètes pour nous », se lamente Eric Bonin. Celui-ci regarde désormais à deux fois avant d’investir dans des projets de gaz de schiste, de sables bitumineux, d’exploration/production dans l’Arctique, ou encore de pipeline. « Ces quatre catégories font l’objet d’une attention particulièrement soutenue des ONG », constate-t-il.

Le retour du captage de CO2

Soutenue depuis longtemps par l’industrie des hydrocarbures, la technologie du captage et séquestration du CO2 (CSC) a été une nouvelle fois présentée comme l’une des solutions au problème du changement climatique. « J’ai la conviction qu’il s’agit d’un des meilleurs moyens pour l’Humanité de limiter la concentration de CO2 dans l’atmosphère », assure Jérôme Schmitt, senior vice-président Innovation and Energy Efficiency chez Total. Pas vraiment en phase avec la nécessité de réduire la consommation d’énergies fossiles, cette solution offre en revanche l’avantage immense pour l’industrie pétrogazière de la maintenir dans un champ de technologies qu’elle maîtrise depuis des décennies : « Aujourd’hui, environ 20 millions de tonnes de CO2 sont captées dans le monde. Pour rester sous la barre des 2 C°, il faudrait en capter 2 à 3 milliards de tonnes par an d’ici 2040. Cela pourrait représenter une activité comparable à celle de l’exploitation des hydrocarbures », envisage Jérôme Schmitt.

Reste la question du coût, encore trop élevé pour rendre cette technologie compétitive. « Il faut convaincre les gouvernants d’imposer une véritable taxe carbone, à la fois significative et durable dans le temps, pour dégager un véritable business model », estime Jérôme Schmitt. Une déclaration tout à fait improbable de la part d’un dirigeant d’une Major pétrolière il y a seulement quelques années. Invité vedette de la matinée, la présence de Thierry Lepercq n’est pas passée inaperçue : « selon des calculs de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) non rendus publics, les investissements nécessaires pour atteindre la barre des 3 milliards de tonnes de CO2 captés par an s’élèveraient à 2 500 milliards de dollars. Une somme bien trop importante », conteste-t-il. Une remarque qui n’a pas manqué de générer des réactions désapprobatrices d’une partie de l’auditoire.

De l’hydrogène renouvelable compétitif ?

Au-delà d’interpellations peu aimables de la salle, l’intervention de Thierry Lepercq a surtout été synonyme de débat sur l’hydrogène, son nouveau sujet de prédilection. La molécule élémentaire est bien connue des raffineurs qui l’utilisent dans leurs procédés de production de carburants ou d’engrais. Problème, l’hydrogène est obtenu par reformage du gaz naturel avec un bilan carbone négatif. « Grâce aux énergies renouvelables, des alternatives crédibles existent. Au Portugal, les projets solaires sortent à 15 €/MWh. Cela rend parfaitement rentable la production d’hydrogène vert. L’Espagne prend le même chemin. Dans ce pays, nous avons comptabilisé 196 GW de projets solaires qui seront autant de sources d’électricité verte pour alimenter des électrolyseurs », assure l’ancien PDG de Solairedirect.

Un avis partagé par un poids lourd du secteur : Adamo Screnci. Le chef de la division Green Chemicals de Thyssenkrupp sent que les lignes bougent dans le secteur : « Pendant des années, les entreprises communiquaient beaucoup, essentiellement pour lever des fonds, mais il y avait peu de choses concrètes. Aujourd’hui, la communication est minimale, mais les projets d’envergure se multiplient. C’est très bon signe », se félicite Adamo Screnci (ex McPhy) dont l’entreprise contrôle 50% du marché mondial des électrolyseurs (10 GW installés). Mais ce dernier considère que plusieurs critères doivent être réunis : « pour atteindre un coût compétitif, les électrolyseurs devront être alimentés par de l’électricité très bon marché issue d’énergies renouvelables, sur des sites de production centralisés de grande échelle et peu éloignés géographiquement de leurs débouchés ». Selon Adamo Screnci, ces conditions seraient d’ores et déjà réunies aux Pays-Bas, sur la péninsule ibérique et en Australie.