« Les turbiniers asiatiques seront davantage présents d’ici 18 mois » [P. Vié, Capgemini]

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Philippe Vié, Capgemini

Entretien avec Philippe Vié, directeur du secteur énergie, utilities et chimie de Capgemini –

Senvion en mauvaise posture, GE Renewables de nouveau réorienté, l’un des derniers fabricants français Francéole en liquidation, des temps de développement souvent longs combinés à des appels d’offres destructeurs de marge, avec bientôt des fabricants chinois à l’offensive… Les industriels européens de l’éolien ont-ils plus d’avenir que leurs anciens homologues du photovoltaïque ? Philippe Vié, expert de l’énergie au cabinet de conseil Capgemini, le croit et défend ses arguments.

GreenUnivers : D‘où proviennent les difficultés actuelles du secteur turbinier éolien européen ?

Philippe Vié : Le marché éolien terrestre mondial est devenu plus concurrentiel, avec des prix qui continuent à baisser (légèrement) et surtout des fournisseurs ayant du mal à se différencier. En termes d’investissement, ce marché est stable depuis deux à trois ans et devrait le rester. Quelques « pour cent » sur le prix des turbines peuvent ici faire la différence, même si l’équipement d’un parc éolien ne représente que 30% à 40% de l’investissement total. Dans un marché aussi disputé, les fournisseurs asiatiques proposent des machines moins onéreuses et de qualité croissante. Ils adoptent en ce moment même une stratégie d’exportation offensive, ce qui les amènera encore davantage sur le marché européen d’ici 18 mois à deux ans ...

à mon sens. C’est la nouveauté principale pour les fabricants de notre continent.

« Les fournisseurs asiatiques adoptent en ce moment même une stratégie d’exportation offensive »

GU : Justement, les industriels chinois vont-ils conquérir le marché mondial de l’éolien à l’instar de celui du photovoltaïque ?

P.V. : Ils vont y obtenir une part de marché significative, car ils bénéficient déjà d’importantes économies d’échelle, sont compétitifs et comblent de plus en plus vite leur retard technologique. Leur capacité à industrialiser les processus et intégrer les innovations est remarquable.

GU : En quoi consiste encore l’avance technologique des occidentaux ?

P.V. : Je pense à la puissance des turbines et au numérique, avec les capteurs embarqués, la bonne interprétation des données qu’il fournissent, les progrès de la maintenance prédictive, entre autres.

GU : Pour survivre, quelle peut-être la stratégie des fabricants européens ? Doivent-ils devenir développeurs, se spécialiser ou encore procéder à des acquisitions ?

P.V. : Les pistes ne manquent pas. Une chose est sûre : développer des projets n’est pas une bonne idée, on ne doit pas concurrencer ses propres clients et « uberiser » le marché. La première solution, dont tout le monde ne pourra pas profiter il est vrai, consiste à profiter de la traction du marché de l’éolien marin. Celui-ci est encore bien loin de la maturité, avec ses 8 GW, et très convaincant : les procédures se simplifient et le temps de développement devrait raccourcir.

« On ne doit pas concurrencer ses propres clients et « uberiser » le marché »

La deuxième voie, à mes yeux, doit être cherchée dans l’enrichissement de la prestation, depuis le permitting jusqu’à l’installation. Se faire livrer des parcs éoliens clés en mains intéresse la plupart des développeurs d’origine financière. Ils mobilisent des fonds, trouvent le foncier, convainquent les territoires mais seraient ravis de ne pas aller au-delà. Ces développeurs sont proactifs et restent dotés de moyens très conséquents. Ils ne vont pas céder le pas aux énergéticiens, à court terme en tout cas, même si des consolidations interviennent généralement sur les marchés matures.

GU : Les fabricants d’éoliennes peuvent-ils aussi enrichir leur offre côté exploitation ?

(Crédit : SkySpecs)

P.V. : Bien entendu, c’est la troisième grande piste, déjà explorée par la plupart des industriels d’ailleurs. Ils fournissent une maintenance évoluée – l’usage de drones n’en est qu’un des aspects, il est vrai bien visible – pour garantir un coût d’opération amélioré sur toute la durée des équipements. De nombreux autres leviers digitaux font baisser le coût d’exploitation et de
maintenance. Deux autres segments émergent : le repowering, qui peut profiter aux tenants du marché car ils connaissent bien les parcs et les technologies à remplacer. Ils peuvent proposer des offres intelligentes, sur tout ou partie des éléments. Enfin, mais c’est important, on voit poindre sur le marché les parcs hybrides, associant turbines, panneaux solaires, stockage et logiciel de gestion. Là aussi, certains développeurs, notamment dans les pays nordiques, demandent aux fournisseurs éoliens d’apporter « tout ce qu’il faut », c’est-à-dire les logiciels – GE a cela en catalogue, par exemple – voire les panneaux solaires.

GU : Deux de ces cinq solutions ont pour point commun une remontée dans la chaîne de valeur, ce qui pourrait ne pas plaire aux énergéticiens….

P. V. : Je ne suis pas du tout sûr que les utilities vivraient cette évolution comme une concurrence. Le coeur du métier de développeur est ailleurs, celui de fournisseur d’énergie aussi.