Sous les pales, la mer et ses bombes

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Crédit photo : Flickr/Peter Kirkeskov Rasmussen

En salles depuis juillet, le film « Dunkerque » de Christopher Nolan vient rappeler que le futur haut lieu de l’éolien offshore est aussi un ancien champ de bataille. On l’oublie souvent, mais le déminage en mer est un allié indispensable de la transition énergétique ! La phase la plus sensible étant bien entendu la construction des parcs : par exemple, les ondes de choc créées par les travaux se propagent dans l’eau et peuvent provoquer des explosions dites « par sympathie » d’engins explosifs pourtant éloignés. C’est pourquoi les développeurs offshore sont soumis à des règles strictes. Un projet de décret est justement dans les tuyaux afin de graver dans le marbre les pratiques juridiques coutumières, le texte originel de 1976 n’ayant pas été pensé pour le développement des énergies marines. La publication est prévue pour le 1er semestre 2018.

Sylvain Traversa. Photo : Linkedin

Tour d’horizon en cinq questions à Sylvain Traversa, lieutenant de vaisseau de la marine nationale. Chef du bureau Énergies marines à la préfecture maritime de la Manche et mer du Nord, il est notamment l’auteur d’un article sur le sujet paru dans la Revue juridique de l’environnement.  ...

GreenUnivers : Faudrait-il choisir l’emplacement d’un parc en fonction de la présence d’engins explosifs ?

Sylvain Traversa : Ce ne serait pas la bonne approche : toutes nos côtes ont été multi-bombardées. Les courants et les mouvements hydrosédimentaires déplacent les engins explosifs : en seulement 3 ou 6 mois, une zone non minée peut le (re)devenir. On estime qu’il faudra environ 100 ans pour tous les retrouver, certains se trouvant loin des côtes, notamment en mer du Nord. Les bombardements, par exemple sur la zone de Dunkerque, sont la cause principale de la présence des engins, mais pas seulement : quand les bombardiers se retrouvaient à court de carburant, ils larguaient en mer leurs bombes pour s’alléger et pouvoir rentrer.

GU : La présence d’engins explosifs a-t-elle déjà retardé la mise en service d’éoliennes offshore ?

S.T. : Oui, par exemple en Allemagne en 2013 pour le parc offshore Riffgat, au large de l’île de Borkum dans la mer du Nord. Les éoliennes ont été installées puis, au moment de poser les câbles de raccordement, les industriels ont constaté que le fond marin était miné. La mise en service a donc été retardée et pendant ce temps, les éoliennes tournaient… au fioul [car il faut faire tourner les turbines pour limiter leur corrosion par le sel des embruns, NDLR].

GU : Comment sont répartis les coûts du déminage en mer ?

S.T. : Dans certains pays, les entreprises neutralisent elles-mêmes les engins explosifs. Mais en France, la marine nationale a compétence exclusive pour le déminage en mer, qui depuis les années 1960 se fait seulement suite à des découvertes fortuites. Elle ne gagne pas d’argent mais elle est indemnisée par les entreprises. Le budget dépend du nombre d’engins explosifs détectés, du nombre de déplacements, du coût de l’explosif amorce de charge, des moyens humains et nautiques mis en oeuvre. Cela varie de quelques centaines de milliers d’euros au million mais, au final, c’est un trait de crayon par rapport au coût global d’un parc.

GU : Et les rôles, en amont du déminage ? 

S.T. : La préfecture maritime demande un certificat de levée des risques : nous ne voulons pas les données brutes. L’industriel fait appel à un spécialiste qui mène une campagne géophysique – c’est-à-dire sans intrusion dans le fond marin, par exemple avec des robots-sondes (voir encadré ci-dessous). C’est un métier très spécifique et en France, seulement quelques sociétés peuvent délivrer ce certificat car il faut du très bon matériel et d’importantes capacités d’analyse. L’Etat attend une prise de responsabilité du certificateur : dans ce document, il garantit qu’il a mené une campagne et n’a pas détecté d’engins explosifs. Mais dans les autres pays, la relation est encore davantage de privé à privé.

GU : Les acteurs de l’éolien offshore vous paraissent-ils conscients des risques liés aux engins explosifs ?

S.T. : Les développeurs doivent encore prendre conscience du risque… Par exemple, quand un ingénieur spécialisé dans l’éolien terrestre part faire de l’éolien offshore, il n’imagine pas toujours que la zone déminée devra peut-être l’être à nouveau plus tard : le déplacement des engins explosifs se produit en mer mais pas sur terre. Certains ne se doutent pas forcément q’un engin explosif dans l’eau depuis 70 ans est plus dangereux avec le temps : le mécanisme, rouillé, est plus sensible. Mais il y a déjà eu des efforts très importants depuis les premiers projets éoliens offshore.

Contrat en mer du Nord : L’écossais PanGeo Subsea, expert de la détection de bombes non explosées (« unexploded ordinance » ou UXO), vient de remporter un contrat portant sur un projet de parc éolien offshore en mer du Nord. Le montant comme le client ne sont pas communiqués. L’étude sera réalisée grâce à son imageur sous-marin SBI (sub bottom imager, voir photo). En mer du Nord, PanGeo a déjà signé avec le développeur danois Dong Energy, le gestionnaire de réseau de transport d’électricité germano-néerlandais TenneT ou encore N-Sea (EDF étant ici le client final), spécialisé dans les études et la maintenance sous-marines.