Efficacité énergétique : quelles économies pour les entreprises ?

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Frédéric Abbal - Schneider Electric - Conférence GreenUnivers sur l'efficacité énergétique, 13/10/2011

Alors que les restrictions budgétaires sont partout à l’ordre du jour, l’efficacité énergétique devient la voie privilégiée pour diminuer les émissions de CO2 tout en réalisant des économies sur la facture énergétique. Le gouvernement a d’ailleurs lancé une table ronde sur le sujet, dont les conclusions sont attendues pour mi-novembre. Le sujet est particulièrement primordial dans les entreprises qui comptent pour près de 57% de l’énergie finale consommée en France. L’efficacité énergétique peut leur permettre de réduire de 20 à 30% leurs dépenses d’énergie, ont expliqué différents experts lors d’une conférence organisée par GreenUnivers le 13 octobre dernier chez Nyse Euronext à Paris, avec le soutien de Grant Thornton et Rhodia Energy Services. Alors que la demande s’accroît, l’offre se structure peu à peu. Nous vous proposons la synthèse des interventions de cette conférence.

Frédéric Abbal, Président de Schneider Electric France

Frédéric Abbal dresse un constat en demi-teinte sur le développement de l’efficacité énergétique en France : les technologies fonctionnent, elles représentent un enjeu financier et économique majeur mais la réglementation reste trop complexe et empêche son expansion. Le gouvernement doit donc se pencher sur la question car le contexte actuel (envolée des prix des  matières premières et catastrophe de Fukushima notamment) est favorable à une accélération.

« Aujourd’hui il y a urgence sur l’énergie, sur l’efficacité énergétique et sur le poids de l’énergie dans la balance commerciale française ». Les chiffres sont éloquents : le déficit de la balance commerciale en France sur les 12 derniers mois atteint quelque  67 milliards d’euros, dont 40 et 45 milliards d’euros pour l’importation d’hydrocarbures. Dans cette époque de sobriété économique, ces chiffres soulignent l’intérêt de l’efficacité énergétique. Celle-ci peut, grâce au simple changement d’habitudes chez les consommateurs, représenter une économie de 30 % à 40 % sur les factures énergétiques, selon Frédéric Abbal.

L’efficacité énergétique n’est pas une utopie : « nous sommes sur un monde réel, pas besoin de prototypes, ce n’est pas quelque chose qui ne peut pas être commercialisée ». Le bâtiment Green Office ®, développé par Bouygues Immobilier à Meudon (Île-de-France), en est un exemple. Mais la France, et notamment le parc immobilier du secteur public, reste à la traîne sur de nombreux pays comme la Norvège.

La lourdeur administrative mais aussi la méconnaissance des coûts énergétiques des consommateurs sont montrées du doigt par Schneider Electric : « il faut trouver le moyen de rendre les choses simples ». Le secteur de l’efficacité énergétique peut non seulement diviser par 4 les factures énergétiques mais aussi créer 100 000 emplois dans les 10 années à venir, sans compter les emplois liés au smart grid. Mais, au-delà d’une mobilisation de l’administration, ce sont aussi les utilisateurs qui doivent prendre conscience des coûts de l’électricité et des moyens pour les faire baisser.

Marc Claverie, associé Transaction Advisory Services et responsable Cleantech de Grant Thornton

La croissance de la consommation d’énergie des entreprises dans les quinze prochaines années va être très forte, souligne Marc Claverie. Entre 2010 et 2030, la consommation d’énergie par immeuble commercial devrait ainsi augmenter de 25%.

Les entreprises vont donc devoir se mobiliser pour participer à l’effort de réduction des émissions de CO2 voulu par les Etats. L’Union européenne a ainsi fixé  un objectif de réduction de ses émissions de 20% d’ici à 2020, alors que le Japon annonce un objectif de 25 % et les Etats-Unis de 17% à cette échéance. La Chine elle même poursuit un but ambitieux : – 40% d’ici à 2020.

La baisse des émissions passe par deux voies : le développement des énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. Le  contexte économique très incertain pourrait pousser les pays à faire plus dans ce dernier domaine.  « Globalement, l’efficacité énergétique devrait correspondre à un tiers de la baise des émissions de carbone en 2020 », selon Marc Claverie.

Concrètement, les pays développés ont tous adopté des réglementations ces dernières années pour réduire les émissions de CO2 des bâtiments, avec en parallèle le lancement de dispositifs de soutien (crédits d’impôts…). Et les investissements suivent : l’efficacité énergétique a représenté 35,5 Mds de dollars en 2010 d’investissements privés dans les pays du G20, selon Grant Thornton. Elle arrive en tête, loin devant les énergies renouvelables (20,2 milliards de dollars).

Le marché est du coup très animé avec des valorisations importantes : jusqu’à 15 fois l’Ebitda pour Converteam, le spécialiste français de la conversion d’énergie racheté par General Electric au printemps 2011.  « Les industriels français sont particulièrement actifs et vont chercher des entreprises dans des pays comne la Chine et l’Inde », souligne Marc Claverie.

Sylvie Padilla, responsable du service entreprises et éco-technologies de l’Ademe

Les entreprises comptent pour près de 57% de l’énergie finale consommée dans le pays, rappelle Sylvie Padilla. Si l’industrie représente le gros de la consommation (le quart), le tertiaire pèse pour près de 10%. Autre poste important : tout ce qui concerne les transports, notamment le fret et les déplacements des salariés.

Dans l’industrie, 70% de la consommation vient des process.  : « Cela nous oblige à travailler sur tous les champs dont certains sont plus complexes comme les process », souligne Sylvie Padilla. Si on s’inscrit dans le facteur 4, la baise de la consommation devra atteindre 75% d’ici à 2050.

« Le problème, c’est que l’énergie n’est pas assez chère pour que les entreprises fassent de ce chantier une priorité », constate Sylvie padila. Les industries électro-intensives sont certes très sensibilisées à cette question, mais beaucoup d’autres ne connaissent même pas le poids de la facture énergétique dans leurs comptes. Il est pourtant important de se mobiliser maintenant car la facture énergétique est vouée à augmenter. « Mieux vaut investir tant que l’énergie n’est pas trop chère que plutôt que lorsque les prix vont grimper », souligne la responsable de l’Ademe

« Il est important qu’il y ait une valeur donnée aux économies d’énergie », poursuit-elle. Les dispositifs sont aujourd’hui  plus développés pour les ménages que pour les entreprises. Pour ces dernières, le principal levier reste la directive européenne sur les quotas de CO2, qui concerne aujourd’hui quelque 1 200 sites en France.

Que peut-on attendre de la table ronde sur l’efficacité énergétique lancée par le gouvernement ? Elle concerne trois catégories d’acteurs : les ménages, l’Etat et les entreprises. Les conclusions devraient être connues mi-novembre. »Il existe déjà des dispositifs comme les prêts verts d’Oséo, reprend Sylvie Padilla. Nous regardons ce qui est possible en termes de crédit d’impôt et nous réfléchissons aussi sur les certificats d’économies d’énergie ».

Pour l’instant, l’Ademe intervient sur deux aspects : favoriser les bonnes pratiques et soutenir l’innovation via notamment les appels à manifestations d’intérêt.

Christian Grellier, Directeur innovation et développement durable de Bouygues Immobilier

« Nous devons prendre en compte l’efficacité énergétique dans nos bâtiments. Nous avons créé un concept de bâtiment à énergie positive, le Green Office ®. C’est devenu une marque. Notre premier site recourt notamment à la cogénération et à des panneaux photovoltaïques. Et nous avons signé le premier contrat de performance énergétique(CPE) privé qui garantit la performance énergétique au locataire, le groupe Steria », observe Christian Grellier.

« Au départ, les investisseurs n’étaient pas très friands de CPE mais la demande arrive », poursuit Christian Grellier.

Aujourd’hui, le groupe expérimente l’efficacité énergétique au niveau d’un quartier, à Issy-les-Moulineuax (Hauts de seine).  « Nous travaillons avec des partenaires comme Schneider Electric et Microsoft… Nous testons notamment l’effacement d’électricité au niveau d’un quartier. Mais il y a des freins : technologiques, réglementaires et économiques car le business modèle n’est pas encore défini « .

Ce nouveau secteur passe par la formation de consortiums pour conjuguer les compétences. Pour Green Office ®, un GIE a été monté.

Ces démarches ont un impact très fort sur une entreprise comme Bouygues Immobilier :  la moitié des collaborateurs ont déjà été formés aux nouvelles normes de construction.

Bouygues constate un surcoût de 18% dans les premiers bâtiments, surcoût répercuté dans les loyers. « Mais grâce aux économies d’énergie, le locataire s’y retrouve sur les charges. Par ailleurs, le surcoût va se réduire sur les prochains bâtiments »‘, estime Christian Grellier.

Philippe Guinot, Directeur industriel et commercial de Rhodia Energy Services

« Nous sommes d’abord consommateur d’énergie au sein du groupe Rhodia, nous avons appris à maîtriser notre consommation et ensuite nous avons commencé à proposer notre expertise à des tiers, y compris l’effacement de la pointe de la consommation d’électricité », raconte Philippe Guinot.

La grande majorité des clients de Rhodia Energy Services sont des industriels plutôt énergivores. Comment réduire leur facture d’énergie ? La société a d’abord développé des solutions d’accès à des marchés de gros avant de déployer une méthodologie d’intervention. Sur chaque site où elle intervient, elle commence par une analyse de la situation énergétique pour déterminer les actions les plus appropriées.

Parmi les leviers d’action : l’intensification des procédés. Une piste importante puisque 70% de la consommation d’énergie dans l’industrie est liée aux process. « Nous avons déployé nos méthodologies dans la chimie mais chaque industrie a matière à travailler sur des méthodologies communes. On peut réduire de 25 à 30% la consommation d’énergie dans les process », évalue Philippe Guinot. Rhodia a par exemple travaillé sur la distillation avec des technologies incrémentales qui ont permis de diminuer la consommation de plus de 30%.

Un autre moyen d’action concerne la manière de transformer l’énergie primaire en énergie secondaire, ce que les utilities connaissent bien.

La chasse aux pertes est également systématique sur un site. « Sur une usine qui a évolué, la chaufferie est souvent un poste important qui n’est plus adapté au périmètre : on peut réduire la consommation de 20% en adaptant les réseaux de chauffage aux dimensions du site ».

L’effacement est enfin une solution économiquement très intéressante : elle peut créer des revenus complémentaires. « Ce ne sont plus seulement des économies mais une création de valeur », précise Philippe Guinot.

Robert Moore, VP Design & services techniques du groupe Accor

Le groupe Accor, qui gère un parc de plus de 4 000 hôtels dans le monde, a une facture énergétique élevée. Il a donc pris en compte le problème de l’efficacité énergétique très tôt : « entre 2006 et 2010, nous sommes parvenus à diminuer de 6% la consommation d’énergie et de 12% la consommation d’eau du groupe », indique Robert Moore.

Pour les nouveaux hôtels, les objectifs sont très stricts. « Nos hôtels sont construits pour 50 ans, il est important que les bâtiments intègrent les normes d’efficacité énergétique les plus élevées ».

Mais la consommation d’énergie est ensuite décentralisée : chaque manager d’hôtel en est responsable. « On peut investir dans les technologies, et il faut le faire, mails il est vital de stimuler le personnel pour l’inciter à gérer au mieux les consommations. Beaucoup de nos managers ne sont pas des ingénieurs de formation, ils n’ont pas de culture technologique, il leur faut des outils simples et efficaces ». Le groupe a donc lancé un programme pour assurer l’optimisation des équipements, Open. « Nous avons deux axes clés : un reporting mensuel de la consommation d’énergie et d’eau par site et des récompenses pour motiver », poursuit Robert Moore.

Chaque manager d’hôtel reçoit une fois par mois un tableau de bord avec des pictogrammes très simples et colorés pour une lecture facile.

Philippe Rosier, Président de Rhodia Energy Services 

Depuis le rachat de Rhodia par Solvay, Rhodia Energy Services est aujourd’hui la filiale d’un nouveau groupe qui pèse 12 Mds € de CA.

L’énergie représente un coût très significatif pour ce géant de la chimie : 12,5% du chiffre d’affaires de Solvay, pratiquement autant que l’Ebit.

Entre 1990 et aujourd’hui, Rhodia a réduit ses émissions de CO2 de 80%, beaucoup plus que la moyenne de 20% observée au sein de l’UE. « Nous nous sommes fixé un nouvel objectif :  améliorer notre intensité carbone de 20% entre 2006 et 2020 », lance Philippe Rosier.

Le groupe a créé il y a dizaine d’années sa filiale Rhodia Energy Services, qui emploie aujourd’hui plus de 200 collaborateurs et compte parmi les 10 plus acheteurs d’électricité de France.  « Nous avons cherché des partenaires, noué des alliances pour compléter notre expertise, explique Philippe Rosier, par exemple avec la Société Générale avec qui nous avons créé Orbeo en 2005, spécialisée dans les marchés du carbone. Et sur ces nouveaux marchés de l’efficacité énergétique, nous regardons aujourd’hui pour développer de nouvelles compétences et établir d’autres partenariats ».