Alexis Gazzo : « Le projet Desertec a gagné en crédibilité »

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Après d’autres grandes entreprises comme Saint-Gobain ou First Solar, le consortium Desertec, qui veut installer pour près de 100 GW de centrales solaires thermiques dans le désert d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient d’ici à 2050, vient de rallier un nouvel industriel, Concentrix Solar (Soitec), spécialiste du photovoltaïque à concentration. Le point sur ce projet à 400 milliards d’euros avec Alexis Gazzo, senior manager chez Ernst & Young et spécialiste des énergies renouvelables.

GreenUnivers : Est-ce que ce projet pharaonique est en train de devenir légitime ?

C’est vrai que l’on a vu de nombreux industriels ralliés le consortium Desertec Industrial Initiative (DII) ces derniers mois. En fait, il y a eu un basculement à l’été 2009, quand ce concept d’installer des centrales solaires thermiques dans le Sahara, qui était vieux de près de dix ans, a pris un tour beaucoup plus sérieux avec la création officielle du consortium, dirigé par Paul van Son, et l’arrivée de groupes allemands qui ne sont pas réputés pour être de dangereux utopistes comme Siemens, RWE ou Munich Ré. Au fil des mois, le projet a rallié d’autres industriels tout aussi sérieux comme le français Saint-Gobain, le marocain Nareva ou l’italien Enel Green Power. Cela apporte bien sûr de la crédibilité à Desertec.

GU : Où en est aujourd’hui  le consortium ?

Il ne faut pas oublier que c’est une vision à long terme : 40 ans. Aujourd’hui, les industriels participent à un travail de réflexion, d’étude avec des contributions de leurs ingénieurs. Les technologies ne sont pas choisies : si le consortium évoque des centrales à concentration, l’arrivée d’un spécialiste du photovoltaïque à couches minces comme l’américain First Solar comme partenaire associé prouve que les choix technologiques ne sont pas arrêtés et que toutes les pistes seront explorées. Il va y avoir une phase de deux à trois ans de maturation de la feuille de route, au moins jusqu’à fin 2012, pour déterminer un plan d’action, identifier des financements et obtenir le soutien des Etats concernés. Tout reste à faire !

GU : Comment s’inscrit ce projet par rapport au développement des énergies renouvelables dans la région et notamment au Plan solaire méditerranéen ?

Desertec est une initiative privée qui compte bien s’appuyer sur des projets de référence initiés localement, comme les centrales solaires prévues au Maroc, pour identifier les contraintes et les conditions de succès afin de préparer une mise en œuvre à plus grande échelle. Le Plan solaire méditerranéen, qui est l’un des axes de travail de l’Union pour la Méditerranée et vise à installer 20 GW d’énergies renouvelables d’ici à 2020 dans les pays du sud et de l’est de la Méditerranée, progresse en parallèle selon des principes différents puisqu’il se construit entre les Etats. Il a souffert de l’impact de la crise de Gaza il y a plus d’un an. Lors de la dernière réunion mi mai, à Valence, en Espagne, le gouvernement espagnol a montré son intention d’avancer mais il n’y a pas eu de grandes annonces. Le dossier évolue sur le plan technique mais il reste des blocages politiques importants. Parallèlement, d’autres initiatives progressent comme le réseau Transgreen, porté par Paris, qui vise à construire des liaisons de transport d’électricité Nord-Sud avec surtout des interconnections pour le transport de l’électricité verte.

GU : On voit aussi  des Etats développer leur propre stratégie, comme le Maroc.

De nombreux pays du pourtour méditerranéen ont effectivement lancé des initiatives fortes en faveur des énergies renouvelables ces derniers mois, ce qui marque un vrai tournant dans leur stratégie énergétique. Ils jugeaient ces énergies trop coûteuses à développer et ne voulaient pas les subventionner, mais la baisse des prix de certaines technologies, les ressources naturelles dont ils disposent – le soleil bien sûr mais aussi des sites très venteux – et la nécessité de revoir leur mix énergétique les font évoluer. Le Maroc est sans doute le pays le plus avancé avec un plan solaire ambitieux de 2 GW à l’horizon 2020 à partir de cinq grands projets.  L’annonce a été faite par le roi en personne : tout un symbole ! Un premier appel d’offres a été lancé fin mars pour une centrale de 500 MW près de Ouarzazate. Et une loi a été adoptée pour libéraliser la production d’énergie et faciliter l’exportation. D’autres pays progressent aussi comme la Tunisie, la Jordanie et l’Egypte, plutôt orientée sur l’éolien.

GU : Les acteurs européens des énergies renouvelables, et notamment français, sont-ils bien placés pour profiter de ces marchés ?

Bien sûr et certains sont déjà  implantés sur ces marchés comme Alstom, et d’autres se positionnent tels Solairedirect au Maroc et Vergnet en Algérie. Les groupes espagnols, tel Abengoa, sont aussi très en pointe pour des raisons géographiques évidentes. Pour tous ces fabricants, la stratégie d’implantation dans la région est capitale car créer des sites de production locaux représente des investissements élevés. Il faut examiner de près le choix du site, les conditions de transport et de logistique et la zone de couverture.

Pour en savoir plus, consultez ici la publication d’Ernst & Young « Utilities unbundled », avec un article sur « Desertec ».