Attention à ne pas survendre les emplois verts !

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Les cleantech vont créer des emplois, mais peut-être pas autant que certains l’imaginent, explique Henri Tiger (*), ancien directeur de l’école nationale supérieure de génie industriel de l’Institut national polytechnique de Grenoble. Au lendemain de l’adoption par les députés de la loi sur le Grenelle de l’environnement, son avis apporte un bémol à de récents rapports français (Ademe) et internationaux (Nations-Unies).

GU : Les emplois verts suscitent beaucoup d’espoirs pour les prochaines années. Qu’en pensez-vous ?

Les nouveaux secteurs de l’environnement et des énergies renouvelables vont créer des emplois et peuvent sans doute se substituer aux industries en déclin sur notre territoire, comme l’automobile. Mais attention à ne pas survaloriser ces gisements ! Il y a des secteurs qui existent déjà, comme le traitement des eaux ou des déchets. Ils sont souvent dans le giron des collectivités territoriales, avec, pour la gestion des déchets, des postes souvent peu qualifiés, des niveaux de rémunération et des conditions de travail pas toujours très attractives. Ils ne vont pas forcément recruter beaucoup plus, surtout si ces activités passent à une vraie logique industrielle mieux rationnalisée. Dans le secteur des énergies renouvelables, beaucoup de sociétés n’ont pas encore fait la preuve de la viabilité de leur modèle économique et, surtout avec la crise actuelle, il est difficile d’évaluer le potentiel de la filière. Il va y avoir des besoins pour développer de nouvelles technologies, comme la capture et le stockage du carbone. Mais là encore, on ne peut pas chiffrer un nombre de postes. Il ne faut pas faire rêver sur des perspectives trop euphoriques.

GU : La recherche d’efficacité énergétique dans tous les secteurs traditionnels sera-t-elle plus créatrice d’emplois ?
Les perspectives sont importantes. Mais on risque surtout d’assister à un transfert de compétences en interne. Un constructeur automobile va faire travailler ses équipes de R&D sur des véhicules électriques, s’il recrute une équipe nouvelle, ce sera au détriment des spécialistes des motorisations classiques. C’est comme pour le développement durable : un groupe a besoin d’un responsable, guère plus ! La situation est la même que pour les démarches qualité il y a quelques années : vous nommez un ou deux experts et ensuite la démarche se diffuse dans l’entreprise, l’enjeu est que chaque fonction existante l’intègre. Cela ne crée pas des milliers d’emplois. Dans le conseil, en revanche, il y aura des opportunités : les entreprises auront besoin d’experts pour des missions ponctuelles sur le management environnemental, par exemple. Et les progrès faits dans les domaines environnementaux peuvent susciter des emplois ailleurs.

GU : C’est-à-dire ?
Si un industriel réduit le poids d’un produit pour alléger les coûts de son transport par avion et donc les émissions de CO2, par exemple, il réalise des économies sur les matériaux et sur la logistique. Autant de gains qui peuvent être réinvestis et créer de l’activité et donc des emplois dans un autre domaine.

GU : Beaucoup de formations liées à l’environnement se créent. Est-ce un tort ?
Les compétences dont on aura besoin ne sont pas forcément nouvelles. Pour concevoir des pales d’éoliennes, il faut des ingénieurs en mécanique. Dans les bureaux d’étude, c’est pareil : on aura besoin d’ingénieurs en électronique ou en thermique qui tiendront compte de la composante environnementale. Idem dans le bâtiment, où il faudra que les ingénieurs en BTP intègrent les nouvelles normes, mais cela ne nécessite pas un cursus spécifique. En revanche, il faut déplacer et élargir les domaines de compétences. Seules quelques technologies, comme la capture et le stockage du carbone ou les piles à combustible, vont nécessiter des compétences nouvelles et pointues. Mais si on forme trop de spécialistes, ils risquent de ne pas trouver de débouchés dans les prochaines années.
(Propos recueillis par PL, Photo : DR)

(*) Henri Tiger est chercheur au laboratoire des sciences pour la conception, l’optimisation et la production (G-SCOP). Il intervient au colloque de la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI) sur les formations supérieures et le développement durable, le 23 octobre à Paris.