« En 2020, Total Eren devait croître de 50%, ce sera 40% » [David Corchia]

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David Corchia (@Total Eren)

Entretien avec David Corchia, CEO de Total-Eren, membre du conseil du groupe Eren –

Ils ne sont pas si nombreux, ces grands navigateurs français partis à la conquête des énergies renouvelables partout sur la planète. Total Eren est l’un d’eux. Créée en 2012 par Pâris Mouratoglou et David Corchia, déjà pilotes de la réussite d’EDF Energies Nouvelles dans la décennie 2000, l’entreprise – elle-même filiale d’un groupe plus vaste tourné vers l’industrie de la transition énergétique – progresse à marche forcée sur les cinq continents vers une capacité brute de 5 GW en 2022 et de 3,7 GW nets. Mais cette vision mondialisée des énergies renouvelables va-t-elle résister aux conséquences en cascade de la crise sanitaire et économique provoquée par le Covid-19 ? Comment s’adapte Total Eren, employeur de 450 personnes dont 80 à Paris, pour y parvenir ? Les réponses de David Corchia, son dirigeant.

GreenUnivers : Quel est l’impact de la crise du coronavirus sur votre activité ?

David Corchia : Tout le monde est en télétravail chez nous et nous avons décidé de ne pas recourir au chômage partiel. En revanche l’impossibilité de voyager a des conséquences, pour nous et nos fournisseurs. En fin de chantier et à titre d’exemple, l’absence d’experts en commissioning, pour l’interconnexion au réseau et le démarrage, peut ralentir l’entrée en service des centrales. Ce n’est pas le cas des actifs déjà construits, tous en production comme prévu. L’impact sur les revenus de 2020 devrait être de l’ordre de ...

quelques dizaines de millions d’euros, essentiellement dû au décalage des mises en service. Le chiffre d’affaires s’élevait à 270 M€ en 2019 et devait connaitre une croissance largement supérieure à 50% cette année. Avec la crise actuelle, la progression devrait se limiter à 40% au mieux ; ce qui est toutefois remarquable et montre la qualité de nos équipes, de nos actifs et de notre modèle d’affaires. Et nous rattraperons la quasi-totalité du retard en 2021 si nous retrouvons notre capacité à voyager.

GU : L’injection massive d’argent public pour relancer les économies et l’effondrement du prix du pétrole ne menacent-t-ils pas les plans nationaux en faveur des énergies renouvelables ?

DC :  La crise sanitaire actuelle est violente mais, je l’espère, passagère. Nous n’y étions pas préparés et en voyons les effets. Elle contribue à faire prendre conscience de l’impact qu’aurait une telle impréparation face à la question climatique. La planète va bel et bien sortir d’un modèle qui détruit l’environnement, nous en sommes persuadés et avons construit notre stratégie sur cette prévision à long terme. Quant à la baisse éventuelle des financements publics, il se trouve que le mouvement est déjà amorcé et bien antérieur au coronavirus. Les énergies renouvelables sont plébiscitées parce qu’elles offrent un coût ultra-compétitif de l’électricité. Parfois, trop ! Partout dans le monde, les Etats mettent une pression exagérée sur les prix lors d’appels d’offres qu’ils ont généralisés et malgré tout, les investisseurs privés suivent par abondance de capitaux. Il me semble que nous sommes même arrivés à une situation extrême, qui fragilise les constructeurs et en particulier certaines sociétés de génie civil. Cette concurrence explique aussi les déboires de nombreux turbiniers. Dans certains cas, par exemple en Argentine, nous devons compenser la défaillance de Senvion sur nos chantiers et envoyer nos collaborateurs, trouver nos propres sous-traitants. A Paris, nous développons une équipe volante capable de prendre ce type de relais.

« La baisse des financements publics est déjà amorcée et bien antérieure au coronavirus »

GU : Cette ambiance très compétitive tuera-t-elle dans l’oeuf tout projet de relocalisation industrielle ?

DC : Plutôt que de vouloir imiter l’Asie ou faire concurrence à des méga-usines chinoises construites pendant la dernière décennie, il est préférable que l’Europe se batte pour les nouvelles industries du secteur énergétique, dans le stockage ou la thermique des bâtiments par exemple. Ce que plusieurs entreprises du groupe Eren ou proches de lui font déjà comme Fafco, Cryogel ou Accenta. Les nouvelles générations de batteries constituent également une opportunité pour notre continent.

GU : Vous en êtes à 2,8 GW de capacité brute en exploitation et construction – 2,1 GW nets, conformément aux prévisions – dans 18 pays et annoncez un pipe de 2 GW, aux deux tiers solaires. Pourquoi privilégier le photovoltaïque ?

DC : Le solaire est l’objet de grandes attentes dans les pays où nous sommes et où nous voulons être présents. En Inde et en association avec EDF Re, nous allons boucler le financement et démarrer la construction de 720 MWc solaires et avons gagné au cours des deux derniers mois 900 MWc de nouveaux projets photovoltaïques. Cette énergie est plus compétitive que l’éolien dans certains pays, son profil de production correspond mieux à la consommation, son installation ne gêne personne. Mais ne vous méprenez pas, nous n’abandonnons pas l’éolien, bien au contraire : il représente un tiers de notre portefeuille de projets à venir et 50% de nos investissements.

2,8 GW solaires, éoliens et hydroélectriques installés ou en construction pour Total Eren

Source : brochure Total Eren

GU : Comptez vous toujours intégrer le groupe Total en 2023 ?

DC : Nous bénéficions d’une relation extraordinaire avec Total, plus que jamais motivé par les énergies renouvelables. En moins de 24 heures, le management peut intervenir pour nous aider sur un problème local. De notre côté, nous ne prenons aucune décision sans l’accord de tous nos actionnaires, même quand nos accords de gouvernance ne nous l’imposent pas. Total exercera-t-il son option mi-2023 pour acquérir Total-Eren ? Choisirons-nous de nous introduire en Bourse ? Nous proposerons l’année prochaine des scénarios à nos actionnaires et verrons en parallèle fin 2021 si les conditions d’une bonne introduction en Bourse sont réunies. Si nous intégrons Total, la préparation se fera à partir du second semestre 2022. Mais la décision d’exercer l’option est dans les mains de Total…