Les enjeux et paradoxes de la reprise de Saft par Total

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SAFT_ShipContainerAprès avoir annoncé le 20 avril dernier une réorganisation pour faire plus de place au gaz, à l’électricité et aux énergies renouvelables, Total passe concrètement à l’offensive en déclenchant aujourd’hui une offre publique d’achat amicale sur le groupe Saft. La compagnie pétrolière et gazière met 950 M€ sur la table pour reprendre le leader des batteries de spécialités. Elle propose de valoriser l’action à 36,5€ soit une prime de 41,9% par rapport au cours moyen des six derniers mois.

Après le pari sur SunPower, celui sur Saft

Cette opération «  nous permettra d’intégrer dans notre portefeuille d’activités des solutions de stockage d’électricité, compléments indispensables à l’essor des énergies renouvelables » indique Patrick Pouyanné, P-DG,  dans le communiqué de Total. Selon l’un de ses porte-parole, la major pétrolière et gazière fait le constat que ...

les dix premiers acteurs mondiaux du stockage d’électricité ne représentent que 25 % d’un marché qui devrait exploser dans les 10 ans qui viennent, passant de 1 Md€ à 15 Mds€ : « Nous savions qu’il y avait une opportunité à saisir, comme nous l’avons fait en 2011 en faisant le pari de SunPower. »

Si le stockage d’électricité s’inscrit à l’évidence dans la nouvelle chaîne de valeur que Total veut assembler dans les énergies renouvelables, pourquoi s’emparer d’un industriel où cette activité ne représente qu’une fraction du chiffre d’affaires de 759,4 M€ réalisé en 2015 ? Saft opère avant tout sur les  marchés de l’énergie (batteries pour plates-formes pétrolières par exemple), télécoms, aviation, ferroviaire, électronique civile, espace et défense. En outre, le stockage d’électricité dit ESS (energy storage system) était considéré par Saft, le 18 février dernier lors de la présentation des résultats annuels, comme « un marché concurrentiel essentiellement dominé par des produits faiblement différenciés » où l’industriel  concédait  avoir vécu une année « décevante ». Précédemment, la société avait  vendu 80 MW de batteries ESS entre  2012 et 2015. Bref, Total mise 1 Md€ pour racheter une activité marginale…

Un bon placement, sans doute

Le raisonnement de l’acquéreur ne suit pas cette logique-là, font remarquer les spécialistes interrogés par GreenUnivers. En reprenant un fabricant de batteries de haute technologie (Lithium-ion et Nickel  notamment) présent sur plusieurs segments matures et peu risqués, le groupe estime au contraire sécuriser son opération. Même si l’ESS, un marché en croissance mais encore instable, ne se développe pas comme prévu – par exemple si émergent vraiment d’autres technologies que les batteries -, Total n’aura pas perdu son argent, comme il pourrait le risquer en reprenant une start up du stockage valorisée au tarif du venture capital.

Un autre aspect a joué : la compagnie pétrolière absorbe de la sorte une société comme elle basée en France et de rang mondial (19 pays, 14 sites de production, 4100  salariés), jouant  dans la catégorie des LG Chem, Samsung, NEC ou Panasonic. Sauf à racheter l’activité ESS de ces grands coréens et japonais, les occasions de grandir vite dans le secteur et d’intégrer aisément ne sont pas légion. Engie a pour sa part  annoncé la semaine dernière l’acquisition d’une entreprise de stockage intelligent d’électricité aux Etats-Unis, une opération qui pourrait  être présentée cette semaine.

Une expertise saluée sur le marché

Un autre élément d’appréciation a sans doute pesé dans la décision ambitieuse de Total, comme le suggère Michaël Salomon, fondateur et président de Clean Horizon, un cabinet de conseil spécialisé dans l’ESS : « Saft est un groupe à forte valeur ajoutée, qui a fait ses preuves dans l’intégration de batteries de stockage dans des milieux complexes, comme par exemple l’an dernier en Alaska. La société est capable d’effectuer toute la maîtrise d’ouvrage et contrôle bien le hardware et le software. Elle propose des solutions “intégrées” à des clients aux problématiques complexes, et dans l’univers du stockage d’énergie où beaucoup de cas demeurent encore « sur mesure », c’est indéniablement un atout. » Saft vient ainsi d’annoncer un contrat sur un système de batteries lithium-ion de  2 MW/1 MWh avec le finlandais Fortum, près d’Helsinki, présenté par ses promoteurs comme le plus vaste d’Europe du Nord dans le stockage.

Misères boursières

Enfin, c’est peut-être le bon moment pour racheter une société dont le cours de Bourse est mal orienté ces derniers temps : l’action Saft cotait 35€ il y a un an contre 26,4€ au moment de l’annonce de Total. Le fabricant a dégagé un résultat net de 13,6 M€ l’année dernière (48,1 M€ en 2014), un exercice marqué par des dépréciations d’actifs et des départs de salariés.

Depuis l’annonce de sa stratégie à vingt ans dit projet One Total, Total multiplie les annonces dans les énergies renouvelables. La semaine dernière, son P-DG a publiquement souhaité que sa compagnie rejoigne une joint venture au Qatar, dédiée à la construction de 1 GW de capacité solaire. Le groupe est par ailleurs familier depuis des années des technologies de stockage, via son fonds corporate en particulier ; Total Energy Venture est présent dans Aquion Energy et Light Sail Energy, notamment.