A Marseille, l’industrie solaire européenne rêve de réindustrialisation

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(c) Romain Chicheportiche

Reportage¹ – Grand-messe de l’amont du secteur photovoltaïque européen, l’EU PVSEC se tient depuis lundi à Marseille pour trois jours. L’occasion pour les professionnels du secteur d’échanger sur les nouvelles évolutions technologiques et de débattre sur une hypothétique réindustrialisation du Vieux Continent. 

Une dynamique en or

Les représentants du photovoltaïque européen en conviennent, les perspectives de croissance du marché sont excellentes. L’énergie solaire est privilégiée par la plupart des pays européens, notamment la France, en raison de la baisse ultra-rapide des coûts ces dix dernières années, au-delà des ...

projections les plus optimistes. « La capacité installée de l’énergie solaire en Europe devrait atteindre les 250 GWc en 2023, soit un doublement du parc actuel », se réjouit Walburga Hemetsberger, directrice de SolarPower Europe. Une tendance confirmée au niveau politique par la nouvelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui a promis un « Green Deal » aux Européens. « Les années en or sont encore devant nous », affirme Eicke Weber, directeur de l’European Solar Manufacturing Council.

L’ambiance est clairement à l’optimisme grâce à l’excellente visibilité sur la demande européenne. Au point que certains n’hésitent plus à anticiper une réindustrialisation : « Je suis très confiant pour l’industrie photovoltaïque européenne. La baisse des prix des modules a mécaniquement augmenté le coût relatif du transport. A 3 centimes d’euros par watt, il représente déjà 10% du prix des modules. Des usines européennes de grandes capacités, totalement intégrées, pourront être compétitives dans ces conditions », assure Andreas Bett, directeur du laboratoire allemand Fraunhofer ISE. Une analyse partagée par Walburga Hemetsberger qui n’hésite pas à avancer le chiffre mirobolant de 500 000 emplois supplémentaires en Europe d’ici 2030. Pour rappel, la filière solaire française compte 7 000 salariés recensés par le Syndicat des énergies renouvelables.

Une réindustrialisation au point mort

Le contraste entre les perspectives de croissance de la filière et les retombées industrielles est saisissant, tout comme le sondage réalisé lors de la séance plénière d’ouverture du colloque. A la question : « Investiriez-vous votre argent personnel dans l’industrie photovoltaïque européenne ? », les participants, tous issus de cette industrie, se partagent presque à parts égales (54% oui ; 46% non). Une contradiction que n’a pas pu s’empêcher de relever Stefan Rinck, PDG de Singulus, un survivant de l’industrie photovoltaïque européenne : « Un professionnel sur deux du solaire européen qui refuse de risquer son argent dans la filière dans laquelle il travaille, cela doit nous interroger ! ». Ce dernier estime que la politique de stop & go des Etats européens a fait fuir les investisseurs, et qu’il est désormais très difficile de les faire revenir en raison de l’avance considérable prise par les géants asiatiques. Pour Richard Loyen, délégué général d’Enerplan, la réflexion ne peut porter qu’à l’échelle européenne : « Ce sont des usines de plusieurs dizaines de gigawatts qu’il faut envisager pour tenir tête à la concurrence asiatique », estime-t-il.

Encore faut-il pour cela trouver les financements, et donc convaincre les investisseurs, pour le moins rétifs. Interrogé sur son intérêt pour ce type de projets industriels, un investisseur historique majeur dans les énergies renouvelables, souhaitant conserver l’anonymat, confie : « La messe est dite. L’industrie photovoltaïque européenne est morte ». Un jugement sans appel. Et de fait, les faillites se poursuivent en Europe, à l’image de Solibro ou SolarWorld. Quant aux annonces tonitruantes de Recom-Sillia, qui affirmait il y a quelques mois vouloir construire d’ici fin 2019 une usine de 1 GW à Lyon, pas le moindre signe. L’entreprise n’était d’ailleurs même pas présente à Marseille.

Intégration et spécialisation

Malgré tout, quelques fabricants résistent encore et toujours à la domination asiatique, à l’image de SunPower ou Photowatt. Mais cette résilience n’est permise que grâce à l’appui de leurs maisons mères, respectivement les deux poids lourds français de l’énergie : Total et EDF. Une intégration qui permet même à Photowatt de poursuivre son plan de développement avec une capacité de production qui s’élève désormais à 150 MWc, contre 50 MWc auparavant. L’entreprise vise les 400 MWc en 2020, certes en-deçà de l’objectif annoncé l’année dernière. « Notre salut réside dans notre capacité à faire évoluer rapidement notre technologie. Les critères de bilan carbone intégrés par la DGEC² aux appels d’offres sont également très utiles », estime Karl Chat, directeur Business développement de Photowatt.

L’innovation est également perçue comme un bon moyen d’investir des marchés de niche sur lesquels les grands acteurs chinois ne sont pas encore dominants. « Le transfert des technologies de pointe de nos laboratoires vers les acteurs industriels est la clé de ces innovations qui feront les marchés de demain », affirme Florence Lambert, directrice du CEA-Liten.

¹ GreenUnivers a participé à la conférence européenne sur le photovoltaïque EU PVSEC dans le cadre d’un voyage de presse organisé par le CEA et le CNRS le 9 septembre

² Direction générale de l’énergie et du climat