Présidentielle : Agnès Pannier-Runacher répond aux lecteurs de GreenUnivers 

(c) – Jacopo Landi

Dans la cadre de la campagne pour l’élection présidentielle, GreenUnivers organise un espace d’échange entre ses abonnés et le(a) conseiller(e) sur l’énergie des principaux candidats. Pour la première rencontre de ce club « Présidentielle », sept lecteurs ont posé leurs questions à Agnès Pannier-Runacher, ancienne ministre de la Transition énergétique et co-responsable du programme de Gabriel Attal (Renaissance), le 1er octobre. Quatre grands thèmes ont été abordés : la production, le système énergétique, le financement des infrastructures et l’efficacité énergétique. Morceaux choisis.

Xavier Nass, PDG de JPEE : la consommation d’électricité devrait augmenter relativement rapidement. Mais côté production, le nucléaire historique montre des faiblesses et les futurs EPR sont prévus au plus tôt pour 2038, alors que le renouvelable souffre politiquement bien qu’il soit compétitif. Dans ces conditions, comment résoudre l’équation offre – demande d’électricité à court terme ? 

Agnès Pannier-Runacher : entre 2022 et 2025, la production annuelle des énergies renouvelables, tout comme celle de nucléaire, a progressé de plus de 30%. Pour donner une idée, l’amélioration de la production nucléaire représente à elle seule l’équivalent de toute la production annuelle électrique renouvelable hors hydro. C’est gigantesque ! Cette augmentation donne le sentiment que notre surplus d’électricité est confortable. C’est faux. Car les besoins d’électrification sont énormes du fait de l’urgence de réduire notre dépendance aux énergies fossiles et de faire face aux besoins massifs en électricité de l’IA et de l’industrie. Les deux crises successives de l’énergie que nous avons traversées depuis 2022 nous ont appris combien notre dépendance aux fossiles était triplement coûteuse : pour notre indépendance, pour notre pouvoir d’achat et notre économie et enfin pour le climat. 

« La PPE garde toute sa pertinence »

C’est pourquoi la trajectoire de croissance de production, tant renouvelable que nucléaire, prévue dans la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 3) garde toute sa pertinence. Mais pour qu’elle ait un sens économique, il faut raisonner en coûts complets (y compris pilotage et raccordement) et réduire les coûts de revient de nos projets renouvelables et nucléaires nouveaux. Cela passe par la simplification et l’accélération des autorisations, la réduction de l’incertitude réglementaire, mais aussi le soutien aux projets les plus innovants et qui atteignent une taille critique. 

C’est dans cette optique que j’ai poussé il y a deux ans l’idée d’appels d’offres technologiquement neutres. L’objectif était de sélectionner les projets les plus compétitifs en prix, en tenant compte des coûts de raccordement et de pilotage, peu importe la technologie utilisée. Je regrette aujourd’hui que cette démarche soit utilisée pour assécher les soutiens à la filière photovoltaïque, ce qui est contreproductif… Il faudrait plutôt tester un premier appel d’offres neutre d’environ 500 MW l’année prochaine, tout en sécurisant un volume minimal d’appels d’offres PV pour stabiliser la filière. 

(c) – Jacopo Landi

Michael Coudyser, directeur général de Corsica Sole : avec votre équation, j’ai l’impression qu’une énergie parait meilleure que l’autre… Or, les problèmes estivaux ont montré l’intérêt d’avoir un peu de tout pour sécuriser le système énergétique. La « neutralité technologique », que vous souhaitez, intègre-t-elle des critères de sécurité, de sûreté de fonctionnement, de résilience par rapport aux attaques cyber, de souveraineté ? 

APR : la France ne dispose d’aucune réserve fossile : elle est donc condamnée à trouver des alternatives. L’enjeu est de disposer d’énergies abondantes, bas carbone, pilotables et compétitives. Peu importe la technologie. Et pour cela nous voulons produire davantage, plus rapidement et moins cher en cherchant à maximiser la valeur des projets énergétiques réalisée en France. Même quand on se fournit en panneaux solaires fabriqués en Chine, 80% de la valeur économique d’un projet d’installation photovoltaïque est française et l’installation est construite pour durer des décennies. Cela n’a rien à voir avec un approvisionnement au gaz et au pétrole depuis l’étranger pour laquelle l’essentiel de la valeur se situe hors de France. 

« Faire de la géothermie une de nos priorités »

Thierry Trouyet, directeur général délégué d’Arverne : la chaleur représente 50% des besoins d’énergie en France. Comment mettre ce sujet au centre du débat ? Comment donner les moyens d’emprunter pour financer les projets et s’assurer une stabilité du prix dont près de 30% est lié aux délais de mise en œuvre ? 

APR : avec Gabriel Attal, nous voulons faire de la géothermie une de nos priorités dans le droit fil de ce que nous avions commencé à faire il y a trois ans quand j’ai lancé le plan géothermie. Celui-ci devait notamment accélérer la délivrance des permis mais les délais ont augmenté et il faudra y revenir. Il faut aussi sécuriser les contentieux. J’avais proposé l’idée d’un grand séminaire avec les magistrats sur l’interprétation du droit environnemental pour discuter et homogénéiser l’interprétation des normes mais cela n’avait pu aboutir. Par ailleurs, lorsqu’un maire ou un établissement public de coopération intercommunale (EPCI) veut investir dans un réseau de chaleur ou de froid, il faut s’assurer que la géothermie soit systématiquement envisagée. L’Ademe est capable d’apporter aux élus un conseil de premier niveau dans cette optique. Enfin, nous proposons un leasing individuel sur la géothermie pour sécuriser l’apport en fonds initial et ensuite rembourser sur la base de la potentielle économie future.  

Sur les financements, nous déposerons des amendements dans le cadre de l’examen du projet de loi de Finances pour rehausser le niveau du Fonds chaleur. Au moment où le prix du gaz s’envole, cela n’a pas de sens de laisser de côté près d’1,5 Md€ de projets prêts à être développés qui peuvent nous sortir de notre dépendance fossile. 

(c) – Jacopo Landi

Beatrice Delpech, directrice générale adjointe d’Enercoop  : quel signal prix voulez-vous donner à l’énergie ? 

APR : la réforme du marché européen de l’électricité de 2023 que j’ai portée au niveau européen permet de donner un signal prix. Elle ancre les PPA parmi les solutions et reconnaît l’intérêt des contrats pour différence pour le renouvelable comme le nucléaire. L’autoconsommation constitue par ailleurs une solution intéressante à condition qu’elle ne soit pas un prétexte pour ne pas financer les coûts de réseaux. Je crois enfin qu’il faut absolument développer des solutions d’achat de l’électricité à horizon quatre à cinq ans pour lisser la volatilité et immuniser le prix de l’électricité des variations du prix du gaz. Les entreprises qui se sont couvertes en début d’année sont par exemple protégées aujourd’hui.  

« Permettre la restructuration des portefeuilles de projets »

Philippe Detours, associé infrastructure, Demea Sustainable Investment : comment décorréler le sujet de l’énergie qui a besoin d’une vision de long terme du temps politique beaucoup plus court et rassurer ainsi les investisseurs ?

APR : l’Union européenne n’a pas ou peu de réserves fossiles. Il n’y a donc pour elle pas d’autre issue économique que d’investir dans les solutions bas carbone, nucléaires comme renouvelables. Tout retard ou retour en arrière se payera cash en augmentation des prix de l’énergie et dépendance accrue. En France, je regrette que l’Etat veuille revenir sur des contrats qu’il a signés avec les porteurs de projets renouvelables. Cela remet en cause la parole de l’Etat et se paiera dans les projets futurs en primes de risque additionnelles. Nous proposons plutôt de permettre la restructuration des portefeuilles de projets qui prolongerait le soutien public de cinq à dix ans moyennant une baisse du tarif. C’est complexe, ce qui ne favorise pas le débat, mais c’est le genre de choses de nature à « sécuriser » les investisseurs. 

Chloé Roubach, cofondatrice et présidente de Zilo Energie : que faire lorsque l’incertitude conduit des investisseurs à se retirer du marché de l’électrification alors que tout pousse pourtant vers l’équipement des foyers et des collectivités ?   

APR : nous, responsables politiques, sommes pour la plupart d’une génération qui n’avons jamais été formés aux enjeux du dérèglement climatique, de l’effondrement de la biodiversité et des transitions. Il y a un enjeu de faire monter en compétences les responsables politiques pour mieux appréhender la complexité de ces crises et leurs impacts tant économiques que sociaux.

Les entreprises ont aussi un rôle majeur à jouer dans le combat contre la désinformation. Il ne s’agit pas de prendre des positions politiques mais d’éclairer le débat avec leur expertise : on entend n’importe quoi sur les énergies renouvelables alors que leurs coûts ont drastiquement baissé et que des technologies existent aujourd’hui pour gérer leur « intermittence ». Ne soyons pas dupes de tous les intérêts financiers qui ont intérêt à préserver leurs rentes fossiles et contribuent à semer le doute sur l’intérêt économique d’accélérer la transition énergétique.

« Augmenter le nombre de projets éligibles aux CEE »

Florence Lievyn , responsable des affaires publiques de Sonergia : quelle place accordez-vous à l’efficacité énergétique dans le programme et comment la financez-vous ? 

La sobriété et l’efficacité énergétique sont des leviers essentiels de notre politique énergétique. Nous devons augmenter le nombre de projets éligibles aux certificats d’économies d’énergie (CEE) pour en faire baisser le coût. Le dispositif doit être compréhensible et lisible pour les Français, avec des fiches stables et un accompagnement des ménages en situation de précarité assuré par des acteurs qui connaissent réellement leurs besoins.

En revanche, je regrette que le gouvernement ait fait des CEE un instrument de débudgétisation. Quand on sait qu’on prélève chaque année plus d’un milliard d’euros de malus voiture, on pourrait s’attendre à avoir un budget leasing et bonus digne de ce nom.

Club « Présidentielle » : Patricia Laurent & Paul Messad 

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