Chaos sur les marchés de l’énergie : quels impacts sur le cours du carbone ?

Guillaume Verger
Responsable négoce CO2 Europe de l’Ouest
Vertis Environmental Finance
Vertis, leader sur le marché du CO2, accompagne les acteurs du marché dans leurs stratégies et opérations sur le quota carbone (EUA)

La tourmente qui s’abat sur les marchés de l’énergie impacte fortement les cours du carbone, analyse Guillaume Verger, Directeur Commercial Europe du Nord-Ouest Vertis Environmental Finance.

« Les prix de l’énergie et, par extension, le coût des quotas de CO2 (EUA) en Europe, ont été au cœur des préoccupations des acteurs du marché du système d’échange de quotas d’émission (EU ETS) en 2022. L’histoire remonte à l’été 2021 lorsque le mix énergétique européen a atteint des niveaux sans précédent à cause de l’incertitude concernant l’approvisionnement énergétique. L’hiver long et froid se poursuivant jusqu’en mai 2021 et le manque d’approvisionnement à court terme en provenance de Russie ont laissé les stocks de gaz européen à des niveaux très bas.

La reprise économique post-pandémie, les vagues de chaleur de l’été dernier en Europe centrale et la demande accrue de refroidissement qui en a résulté, ont augmenté la pression sur un stockage de gaz déjà limité. La capacité de stockage de gaz de l’UE s’élevait à 26,15% au début de la saison d’injection en avril 2021, contre une moyenne quinquennale de 34,6%. Les flux irréguliers des livraisons en provenance de Russie, en raison de différends sur le gazoduc Nord Stream 2, ont intensifié la nervosité des opérateurs de marché. Cela a eu pour impact qu’au début de l’hiver 2021, le contrat de gaz de référence a augmenté de 520% par rapport au début du printemps, tandis que le contrat de référence de l’électricité en Allemagne a augmenté de 432% et celui du charbon de près de 300%.

« Plusieurs entreprises et secteurs ont dû réduire ou arrêter temporairement leurs activités »

Cela a même conduit plusieurs entreprises et secteurs couverts par l’EU ETS à réduire ou arrêter temporairement leurs activités, ne pouvant plus assumer les coûts de l’énergie et particulièrement du gaz.

Les prix élevés des combustibles fossiles ainsi que la capacité de production renouvelable limitée ont fait grimper le coût des quotas de CO2. Jusqu’à la guerre Russo-Ukrainienne, les contrats à terme sur le carbone européen et le mix énergétique étaient de manière générale, corrélés positivement, une augmentation de l’un entrainant la plupart du temps une augmentation de l’autre.

En octobre 2021, le contrat carbone de référence se négociait aux alentours de 60 €/tonne, il a bondi pour atteindre les 70 €/tonne en novembre, puis sur la zone de 80 – 90 €/tonne en décembre.

La flambée des coûts de production d’électricité au gaz, combinée au rebond de croissance de la demande d’énergie due à la sortie des confinements liés au Covid dans toute l’Europe, et à la réduction significative de la capacité nucléaire d’EDF, ont renforcé l’attractivité du charbon. Depuis septembre 2021, la rentabilité de la production d’électricité au charbon en Allemagne s’est établie en moyenne à 67,16€ pour le contrat du mois suivant. Cela a changé la donne du marché et a entraîné un nouveau passage à des ressources plus polluantes, notamment le lignite, la houille et le pétrole. Les données publiées par la Commission européenne concernant les émissions vérifiées pour 2021 reflètent une augmentation de 8,7% en comparaison annuelle des émissions vérifiées. Ces chiffres incluent les émissions des énergéticiens ainsi que celles des industriels.

Dès lors, le prix du carbone, toujours corrélé à celui du mix énergétique, a frôlé les 100 €/tonne en février. Le 8 février, le contrat carbone de référence a atteint son maximum historique à 98,49 €/tonne après qu’EDF a annoncé une nouvelle réduction de sa capacité nucléaire disponible à la suite de la découverte de fissures et d’érosions sur certaines de ses centrales.

« La guerre russo-ukrainienne a chamboulé la dynamique du marché européen de l’énergie »

Et soudain, la guerre russo-ukrainienne a chamboulé la dynamique du marché européen de l’énergie. La corrélation entre le mix énergétique européen et les quotas de carbone s’est inversée après le début de la guerre le 24 février. Alors que le gaz, l’électricité et le charbon ont atteint des sommets après l’introduction de diverses sanctions, le marché du carbone a fortement chuté jusqu’à un minimum de à 55,00€/tonne après que les acteurs financiers ont vendu une partie de leurs avoirs pour réduire leur exposition aux risques du marché. En effet, l’EUETS étant un marché très politique, l’instabilité aux portes de l’Europe a fait trembler certains spéculateurs. Dans le même temps, les coûts de l’énergie exorbitants impactaient également certains secteurs étranglés par les prix du gaz, les perspectives de production industrielle se retrouvant donc fortement affectées.

Les acheteurs de conformité ont saisi cette opportunité de marché et en ont profité pour couvrir une grande partie de leurs besoins pour la mise en conformité d’avril. Cela a permis de faire rebondir le prix à la hausse pour atteindre rapidement des niveaux de 70 € et 80 €/tonne, zone dans laquelle le prix s’est consolidé pendant plus d’un mois. Jusqu’à présent, le contrat de référence ne prend pas encore de direction claire, car les acteurs du marché restent à l’affût de l’évolution du conflit entre la Russie et l’Ukraine. Les investisseurs sont également restés discrets, calmés par le ralentissement de la croissance économique et les politiques monétaires potentielles en réponse à l’accélération de l’inflation.

La Réserve fédérale des États-Unis, lors de sa récente réunion, a relevé les taux d’intérêt de 50 points de base pour maîtriser la pire inflation que les États-Unis aient connue en 40 ans. Le président de la Fed, Jerome Powell, a signalé que la Réserve augmentera probablement les taux d’intérêt de 50 points de base lors de ses deux prochaines réunions. De même, la Banque centrale européenne prévoit de commencer à relever les taux d’intérêt à la fin de l’été.

L’invasion en Ukraine et les événements connexes créent une pression haussière sur les prix de l’énergie. De nombreux acteurs économiques s’attendent à voir la croissance de leur pays ralentir, voire être nulle si les sanctions contre la Russie continuent à s’accumuler et que les prix de l’énergie restent exorbitants. Selon le Fonds monétaire international, la guerre est un sérieux revers pour la reprise économique de l’Europe après la pandémie. La flambée des prix de l’énergie réduit désormais profondément la consommation des ménages et l’incertitude qui plane sur l’économie va probablement ralentir les investissements. Les récentes prévisions de croissance pour l’Europe ont été revues à la baisse, une diminution de 1,5% à 2,7% est attendue. Les grandes économies de l’UE, telles que la France, l’Allemagne et l’Italie, devraient à peine se développer, voire se contracter pour deux trimestres consécutifs en 2022.

« Il est très probable que le cours du CO2 reprenne sa direction haussière »

L’Europe arrive heureusement à se faire livrer du GNL par bateau pour combler une partie du déficit russe. Depuis la mise en œuvre des sanctions, le continent a reçu des expéditions supplémentaires de gaz naturel liquéfié des États-Unis et du Qatar. Elle a également conclu des accords avec des pays d’Afrique du Nord, tels que l’Algérie et le Maroc, qui envoient du gaz par pipeline en Espagne. Il n’en reste pas moins que plusieurs entreprises doivent toujours trouver une solution pour répondre aux attentes de la Russie d’être payée en roubles. Le prochain défi pour l’Europe est d’assurer des stocks suffisants de charbon et de gaz pour l’hiver prochain.

Outre le mix énergétique, les perspectives de coût des émissions en Europe sont soumises à l’évolution de la politique environnementale de l’Europe. En ce moment, les acteurs du marché portent leur attention sur les propositions de la Commission pour amender le Fit for 55 et des contre-propositions du Parlement européen et des États membres.

C’est en séance plénière que seront discutés et adoptés ou non ces différents amendements. Une fois le consensus atteint, un trilogue entre la Commission, le Parlement et le Conseil dictera la forme finale des amendements, qui seront certainement haussiers étant donné la nature environnementaliste ambitieuse de l’Europe. Ainsi, avec un durcissement attendu du système et son application, il est fort probable que le cours du CO2 reprenne sa direction haussière et dépasse le niveau de 100 €/tonne avant la fin de l’année. »