Chaleur EnR : la filière bois-énergie au milieu du gué

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(c) Pixabay

La chaleur renouvelable est intimement liée à la filière bois énergie. Cette dernière représente la majorité de la production de chaleur renouvelable en France et est donc la première concernée par les objectifs ambitieux fixés par la Programmation pluriannuelle de l’énergie en la matière. Si les acteurs de la filière affirment que la ressource est suffisante pour répondre aux besoins exprimés, l’équation économique parait quant à elle plus difficile à résoudre. Ils espèrent un petit coup de pouce du gouvernement à l’occasion de la semaine de la Chaleur renouvelable qui commence demain.

Quintuplement de la biomasse

La stratégie nationale bas carbone envisage à long-terme (2050) un quintuplement du recours aux usages non-alimentaires de la biomasse (bois-construction, chimie verte, biomatériaux, bioénergies, etc). La Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) prévoit que l’offre en biomasse disponible en 2028 atteigne 251 TWh (méthanisation exclue). Cela représenterait une hausse de 40% par rapport à 2016. Concrètement, cette hausse ...

de la consommation serait portée en premier lieu par la biomasse forestière qui devrait passer de 84 à 120 TWh (+43%), puis la biomasse agricole (90 à 118,5 TWh, soit +32%), et celle issue des déchets de (5 à 12,8 TWh, +156%). « Il n’y a aucun problème de ressources en France. Nous récoltons à peine 60% de l’accroissement naturel de la forêt », rappelle Myriam Chabagno Lapie, responsable du réseau de l’Office national des forêts (ONF) Energie Bois. Si l’ONF ne représente qu’un petit quart de la forêt française, il pèse en revanche 40% de la production de bois de l’Hexagone. Selon la PPE, le gisement de bois recyclable valorisable en énergie est estimé à 2 millions de tonnes (Mt), dont 1,1 Mt sont déjà valorisés.

L’optimisme de la représentante de l’ONF n’est pas vraiment partagé par Sylvain Angerand, coordinateur des campagnes de l’ONG Canopée Forêts Vivantes. « Le prélèvement du bois est moindre que la production biologique c’est vrai, mais le point important n’est pas là. Plus de 80% des arbres en France sont jeunes et ont donc stocké peu de carbone. L’enjeu c’est de laisser vieillir la forêt », estime-t-il. Le quintuplement de l’usage de la biomasse lui déplaît fortement : « C’est tout à fait déraisonnable. Cela va faire passer la production annuelle de 60 à 90 millions de m3 de bois », calcule-t-il.

La chaleur bois pas rentable 

La disponibilité de la ressource en bois est indispensable pour avoir une chance d’atteindre les objectifs fixés en matière de chaleur renouvelable par la PPE. Elle vise 33% de chaleur renouvelable en 2020 et 38% en 2030, contre 19,9% en 2018. Or, 70% de la chaleur renouvelable est issue du bois. Si la ressource se révèle disponible, il restera la question de l’équation économique. « J’ai observé un reflux de l’usage du bois par l’industrie ces dernières années », constate Myriam Chabagno Lapie. Les industriels fortement consommateurs de chaleur ne sont guère incités à se convertir au bois-énergie au regard des prix du gaz naturel qui persistent à rester bas en raison de la production massive de gaz de schiste outre-Atlantique. Le gel de la taxe carbone ne fait qu’accentuer l’avantage au fossile. Les acteurs du secteur planchent justement sur des mesures à proposer au gouvernement pour redonner un signal incitatif à l’industrie, à l’image du GT chaleur qui a su répondre aux attentes des promoteurs des réseaux de chaleur, qui attendent néanmoins leur entrée en vigueur effective.

Parmi les mesures souhaitées par les acteurs de la filière, plusieurs sont mises en avant : le dégel de la taxe carbone, l’élargissement du taux de TVA à toutes les composantes des chaufferies bois et des aides à l’investissement. Mais surtout, la filière tente de sauver le soutien à la cogénération. « La CRE estime que cela coûte trop cher mais elle ne considère que la variable électricité (122 €/MWh) sans prendre en compte la chaleur (23-30 €/MWh). Selon nos calculs, avec le ratio électricité/chaleur, cela fait une moyenne de 55 €/MWh, ce qui est tout à fait raisonnable », estime Christophe Chapoulet, président Bois Energie au Syndicat des énergies renouvelables (SER). L’abandon du soutien à la cogénération aurait condamné de nombreux projets dans l’industrie qui misaient sur le tarif d’achat d’électricité pour trouver un équilibre économique. Quelque peu paradoxal, alors qu’un récent rapport parlementaire prône un rééquilibrage des aides publiques en faveur des EnR thermiques, en opposition aux EnR électriques.

Convertir les centrales charbon ?

Fin 2018, la France comptait 45 centrales électriques fonctionnant à la biomasse pour une puissance installée de 591 MW. Là encore, la PPE prévoit un usage accru de la biomasse. Elle vise 790 MW à l’horizon 2023 grâce notamment à la conversion d’anciennes centrales charbon, à l’image de Gardanne (Bouches-du-Rhône). Or, sur les 850 000 tonnes de bois-forêt chaque année consommée par l’installation, 50% sont importés principalement du Brésil, ce qui n’est pas sans poser la question du bilan carbone.

De son côté, EDF étudie de près la conversion partielle d’une de ses centrales à charbon : Cordemais. Intitulé Ecocombust, le projet a été porté par les syndicats de l’entreprise qui ne souhaitent pas voir leur outil de production fermer, et est considéré avec une attention particulière par RTE qui estime que la sécurité d’approvisionnement du Grand Ouest ne serait plus assurée sans Cordemais en back-up. Alors qu’elle fonctionne actuellement toute l’année (4 500 heures), le plan consiste à faire passer la centrale à 500 heures à plein régime (ou 1 000 heures à demi-charge). Si EDF assure vouloir approvisionner Cordemais en bois de classe B (emballages, panneaux, bois d’ameublement, bois de démolition), des voix s’élèvent pour mettre en doute la faisabilité technique de l’opération. L’usage de cette catégorie de biomasse génèrerait un encrassement des brûleurs, une problématique apparue notamment sur la centrale britannique de Drax, un énorme site de production d’électricité au charbon converti partiellement à la biomasse. Pour pallier ce problème, Drax a dû finalement s’approvisionner en pastilles à partir d’un mélange de bois dur vierge (dont une grande partie provient des États-Unis) et de bois résineux vierge provenant de plantations de pins.