La nouvelle stratégie du fonds corporate de Total [Entretien avec Girish Nadkarni]

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Girish Nadkarni (c) Linkedin

Total a décidé de consacrer désormais entièrement les investissements de son fonds de capital-risque sur les entreprises participant à la neutralité carbone. Rebaptisé pour l’occasion Total Carbon Neutrality Ventures, il va par ailleurs voir son enveloppe passer à 400 M$ d’ici 5 ans, contre 150 M$ cumulés depuis sa création en 2009. Girish Nadkarni, directeur du fonds corporate de Total et ancien président d’ABB Technology Ventures, explique en exclusivité à GreenUnivers sa stratégie d’investissement.

GreenUnivers : Où en sont les investissements réalisés par le fonds de capital-risque de Total depuis sa création il y a maintenant 10 ans ?

Girish Nadkarni : La taille de portefeuille de notre fonds corporate capital-risque a été autour de 150 M€ en equity ou en prêts depuis sa création en 2009. Nos investissements portaient sur deux grandes catégories : 1/ l’optimisation de nos opérations et 2/ les nouvelles opportunités business. Ces dernières années, nous nous sommes concentrés sur ...

le segment nouveaux business, et nous allons continuer à le faire. Nous comptons des participations dans environ 35 sociétés. Nous entrons dans certaines, nous sortons d’autres, c’est un portefeuille que l’on peut qualifier de « tournant ». L’idée étant de ne pas collectionner les prises d’intérêt, mais plutôt de suivre les tendances des marchés énergétiques et de miser sur les sociétés les plus prometteuses en matière de neutralité carbone.

« Nous cherchons surtout à comprendre les enjeux stratégiques des marchés »

GU : Ces dernières années, Total a semblé investir surtout dans des start-up américaines. Quelle est la répartition de vos investissements par zones géographiques ?

GN : Il est vrai que les Etats-Unis constituent un vivier de start-up innovantes et de fait, 48% de nos investissements l’ont été dans ce pays. L’Europe est naturellement l’autre région du monde dans laquelle nous investissons le plus (42%), le solde allant à parts égales vers l’Afrique et l’Asie. Pourtant, la nationalité des entreprises ne nous intéresse pas. En revanche, nous regardons de près le marché sur lequel elles évoluent. Lorsque nous prenons une décision d’investissement c’est que nous avons été séduits par sa technologie et/ou que nous pensons que son positionnement disruptif peut la rendre nécessaire sur ce marché.

(c) Total

GU : Quelle est votre stratégie d’investissement ?

GN : Nous investissons de manière prudente en ne prenant généralement pas plus de 10% du capital, même si aucune limite officielle n’a été établie. Nous réalisons un arbitrage entre le niveau de risque et d’influence que nous souhaitons avoir dans l’entreprise. Prendre une part trop importante du capital peut parfois être mal interprété, surtout si nous décidons de nous en retirer par la suite. Le niveau de retour sur investissement est secondaire. Notre but est certes d’accompagner la croissance de la société, mais surtout de comprendre les enjeux stratégiques des marchés sur lesquels elle est active. Nous sommes dans une démarche d’information afin de créer de l’optionnalité pour le futur du groupe Total. Bien sûr, si la start-up s’avère être une véritable pépite, nous pouvons tout à fait envisager d’en prendre le contrôle, bien que cela ne se soit pas encore produit jusqu’à présent.

« L’hydrogène nous intéresse particulièrement »

GU : Quels sont les secteurs sur lesquels vous souhaitez désormais concentrer vos investissements ?

GN : Tous les nouveaux business concourant à la neutralité carbone. Cela concerne l’ensemble des briques de la chaîne de valeur des énergies renouvelables (production, stockage, Energy management system), le recyclage, les bioplastiques, la mobilité durable et les solutions off-grid. Nous nous intéressons particulièrement à l’hydrogène et avons notamment investi dans la société allemande Sunfire spécialisée dans les piles à combustible et l’électrolyse haute température. De manière générale, nous regardons de près les procédés dits « gas-to-value » consistant par exemple à fabriquer des protéines ou des carburants grâce à l’hydrogène. Nous nous intéressons également aux start-up qui se positionnent sur l’efficacité de l’industrie à l’image de Solidia Technologies qui a élaboré un processus qui diminue l’empreinte carbone de la fabrication de ciment et de béton.

(c) Total

GU : Qu’en est-il des biocarburants sur lesquels Total Energy Ventures a beaucoup investi ?

GN : Nous regardons à nouveau ce qui se fait dans ce domaine bien que nous soyons sortis de plusieurs compagnies dans lesquelles nous avions pris des participations dans les premières années. La difficulté du fonds de capital-risque est de se positionner rapidement sur des entreprises prometteuses pour ne pas laisser passer les opportunités, mais pas trop tôt non plus au risque d’être trop avant-gardiste. C’est sans doute ce que nous avons fait dans les biocarburants. Aujourd’hui nous concentrons nos efforts sur les technologies dites de 3ème génération.

GU : Quid de Cathay Smart Energy Fund, le fonds que vous avez créé avec la société d’investissement sino-européenne Cathay Capital et la plateforme de financement chinoise Hubei High Tech ?

GN : Ce fonds est complémentaire à Total Carbon Neutrality Ventures. Nous y avons investi 50 M$ et travaillons avec lui de manière indépendante. L’équipe se trouve en Chine ce qui est un avantage indéniable. C’est la raison pour laquelle nous privilégions ce véhicule d’investissement pour la Chine, ou à travers NIO Capital, un autre fonds chinois dans lequel nous avons investi 10 M$.