Hydrolien : « Nous avons besoin d’une décision rapide de l’Etat » [Président de Naval Energies]

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Entretien avec Laurent Schneider-Maunoury, Président de Naval Energies –

Laurent Schneider-Maunoury (crédit : Naval Energies)

La filière des énergies marines renouvelables se retrouve à partir de demain et pour trois jours à Cherbourg (Manche) pour les 5e assises nationales du Syndicat des énergies renouvelables, l’International Conference on Ocean Energy (ICOE) et le salon Seanergy, organisés conjointement. Naval Energies en profite pour inaugurer jeudi son usine d’hydroliennes. Un site prêt à produire 25 turbines par an mais qui attend désespérément un appel d’offres de l’Etat, plusieurs fois reporté. Résultat : il ne compte aujourd’hui que deux commandes fermes et emploie une dizaine de salariés. Dans ce contexte difficile, quel avenir pour la filière énergies marines du groupe Naval, lancée en grande pompe en janvier 2017 ? Laurent Schneider-Maunoury, président depuis octobre dernier, explique sa stratégie à GreenUnivers.

GreenUnivers : Vous avez pris la présidence de Naval Energies en octobre dernier. Depuis, une restructuration a été lancée avec la suppression d’une centaine d’emplois sur 260. Quelle est aujourd’hui votre stratégie ?

Laurent Schneider-Maunoury : Notre objectif est d’être le leader mondial des énergies marines, le partenaire industriel de référence de tous les développeurs de la filière. Ce n’est pas une question de taille mais cela impose d’être présent dans les trois technologies : hydrolien, éolien flottant et énergie thermique des mers. Nous avons donc décidé de continuer ces différentes activités mais en renonçant à des projets trop complexes et trop coûteux.

Près de 100 M€ investis en 2017 et 2018

GU :  Ce qui signifie que vous continuez à investir ?

LS-M : Le groupe Naval a investi près de 300 M€ entre 2008 et 2016 dans les énergies marines, et sur la période 2017-2018, nous allons encore engager près de 100 M€.

GU : Vous inaugurez le 14 juin votre usine d’hydroliennes de Cherbourg : que va-t-elle produire alors que les commandes tardent à arriver ?  

(Crédit : OpenHydro)

LS-M : Cette usine a été entièrement équipée en dix mois, ce qui est un bel exploit pour un site de 5000 m². Nous pouvons produire une hydrolienne tous les 15 jours, soit 25 par an. Ce n’est pas rien quand on sait que le diamètre de notre turbine de 2 MW représente plus du double du fuselage de l’A380. Pour l’instant, nous avons deux commandes : une hydrolienne pour Kyuden Mirai Energy sur les îles Goto, au Japon, et une autre pour Cap Sharp Tidal sur le site canadien de la baie de Fundy où nous avons déjà implanté une turbine. Pour la suite, nous attendons les décisions des Etats, et notamment de la France pour le lancement d’un appel d’offres pour des fermes commerciales.

« Nous espérons que la PPE inclura des objectifs pour l’hydrolien »

GU : Justement, la filière espérait une annonce du Premier ministre lors des Assises de l’économie de la mer au Havre en novembre dernier, qui n’est pas venue. Espérez-vous une décision prochaine ?

LS-M : Cette absence d’annonce a été une vraie déception. Naval a décidé de construire cette usine quand les pouvoirs publics ont annoncé un appel d’offres pour des fermes commerciales. Aujourd’hui, nous sommes prêts mais l’appel d’offres n’a pas été lancé et nous avons besoin de commandes pour amorcer la filière. Nous devrions être fixés avec l’annonce de la Programmation Pluriannuelle de l’énergie, vraisemblablement début juillet. Nous espérons qu’elle inclura des objectifs pour l’hydrolien avec un premier appel d’offres de 100 à 150 MW pour le raz Blanchard et le Fromveur, et ensuite des appels d’offres réguliers.

GU : Et si l’annonce ne vient pas ?

LS-M : Nous avons beaucoup travaillé pour expliquer notre stratégie, promouvoir nos technologies… Nous sommes très mobilisés, avec le soutien des collectivités concernées qui ont aussi lourdement investi pour ce projet. Aujourd’hui, nous avons besoin d’une décision rapide de l’Etat. Dans le cas contraire, le groupe aura une décision à prendre sur son avenir dans cette filière.

Les défaillances ne remettent pas en cause la filière

GU : Attendez-vous d’autres commandes à l’étranger ?

LS-M : Nous avons déposé un dossier dans le cadre d’un programme au Canada pour lequel nous espérons une réponse cette année. Au-delà, nous travaillons avec le Chili et l’Indonésie. Mais tous nos prospects attendent de voir ce qui va se passer en France.

GU : Vous dites que vos technologies sont prêtes, mais vous avez rencontré des difficultés, notamment à Paimpol-Bréhat pour le projet développé par EDF. Est-ce que vous les avez résolues ? 

Immersion de la deuxième hydrolienne OpenHydro (Naval Energies) à Paimpol-Bréhat (crédit : Naval Energies)

LS-M : Nous avons effectivement eu quelques points de défaillance en matière de corrosion mais ils étaient extrêmement localisés : l’un de nos sous-traitant nous a fourni une pièce qui ne résistait pas à l’eau de mer. Cela est résolu. Notre activité est jeune, elle est en évolution et a besoin d’une amélioration de sa maîtrise industrielle. Mais ceci ne remet absolument pas en cause l’ensemble de la filière. D’ailleurs, nos turbines ont produit au Canada et produisent en Ecosse, sur le site de l’Emec, ce qui atteste de leur fiabilité.

GU : Votre concurrent Atlantis a récemment annoncé de grandes ambitions au raz Blanchard, qu’en pensez-vous ?

LS-M : Nous n’avons pas exactement le même positionnement qu’Atlantis qui est avant tout un développeur qui sous-traite la fabrication. Cela dit, la compétition est positive, il s’agit de créer une filière et s’il y a des concurrents, c’est bien. Après, nous n’avons pas forcément la même vision sur les chiffres.

L’énergie thermique des mers… à terre 

GreenUnivers : Qu’allez-vous faire dans l’énergie thermique des mers (ETM)?

LS-M : Nous avons réorienté notre stratégie. Nous avons décidé de nous concentrer sur l’ETM à terre : c’est-à-dire des installations où on peut produire de l’électricité mais aussi des coproduits comme de l’eau froide pour la climatisation, l’aquaculture ou encore la désalinisation. Cela a un double avantage : la technologie est moins complexe et moins coûteuse à déployer qu’en mer et nous créons ainsi une source de revenus complémentaire. L’ETM est un enjeu clé dans la partie équatoriale du globe, dans les zones isolées ou elle peut remplacer des énergies carbonées. Nous espérons que cette technologie aura sa place dans la PPE des DOM.

GU : Cette réorientation vous a conduit à mettre en suspens le projet Nemo ?

Projet Nemo (Crédit : Naval Energies)

LS-M : La technologie de l’ETM en mer est très compliquée, notamment en raison du développement technologique à mener sur la conduite d’eau de mer froide. La piste reste prometteuse mais nécessite des investissements très importants que l’entreprise ne peut pas faire. Nous réfléchissons à des systèmes assurantiels publics, au niveau européen, pour financer ce type d’innovation. Mais du coup, le développeur [Akuo Energy, NDLR] a préféré arrêter. Par ailleurs, Naval Energies travaille activement au lancement  à plus court terme de projets d’ETM à terre, notamment avec des co-produits.

En attente aussi dans l’éolien flottant

GU : Et dans l’éolien flottant, où en êtes-vous ?

LS-M : Nous sommes partenaire du consortium piloté par Eolfi pour le projet de l’île de Groix, avec le fonds Méridiam, la Caisse des Dépôts et le groupe CGN. Il prévoit l’installation de 4 éoliennes flottantes en 2020. Là encore, nous attendons la prise de décision du consortium qui nous a choisi comme équipementier pour le flotteur. Il est clair que la renégociation en cours dans l’éolien en mer posé peut avoir un impact sur le flottant, par exemple sur le choix des turbines. Du coup, les développeurs et les investisseurs prennent cet élément en compte dans leurs décisions.

GU :  Vous restez discret sur les prix des énergies marines. Leur niveau encore élevé n’est-il pas le principal obstacle à leur développement à l’heure de la chute spectaculaire des prix dans la solaire, et à un moindre niveau dans l’éolien ?

LS-M : Mes plus grands compétiteurs ne sont effectivement pas Atlantis ou Principle Power mais les énergies renouvelables traditionnelles, plus matures. En tout cas à court terme. Sur le long terme, nous offrons d’autres propositions de valeur : une production prédictible 365 jours par an pour l’hydrolien et l’ETM, une meilleure acceptabilité sociétale et des emplois non délocalisables : compte-tenu de la taille de nos machines, elles ne peuvent pas être produites à des milliers de kilomètres des sites d’implantation. Et les prix des énergies marines suivront la même courbe d’apprentissage que les autres énergies renouvelables. Mais il y a aujourd’hui une décision politique à prendre pour l’avenir de cette filière, j’espère qu’elle ne se fera pas seulement sur des critères à trois ans.