Jean-Yves Grandidier : « Valorem peut se développer en restant indépendant »

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J-Y Grandidier (Crédit : Valorem)

Entretien avec Jean-Yves Grandidier, président de Valorem – 

Le fondateur de Valorem en 1994 fait le choix de se concentrer sur son métier, sur l’innovation et la gestion la plus fine possible de ses actifs, seule alternative selon lui à la consolidation à l’oeuvre dans les énergies renouvelables. Mais à une condition : que le potentiel français soit exploité au mieux. Optimiste à court terme sur les objectifs 2020, ce pionnier de l’éolien l’est beaucoup moins pour la prochaine décennie et vient de tirer la sonnette d’alarme dans un livre, « Le vent nous portera » (Gallimard*). Sa société a réalisé 56 M€ de chiffre d’affaires en 2016 et compte 190 salariés.

GreenUnivers : Vous avez surmonté de nombreux obstacles, notamment réglementaires, depuis la création de Valorem. Aujourd’hui, vous publiez un livre* qui alerte sur le risque de blocage quasi total des projets. La loi sur la Transition énergétique n’a-t-elle pas plutôt ouvert de belles perspectives ?

Jean-Yves Grandidier : J’avais déjà eu l’intention d’écrire un livre en 2011 mais sans aller jusqu’au bout. Je suis un rescapé de l’éolien, j’ai vécu toute l’histoire depuis vingt ans et j’en ai assez de voir que la France reste pusillanime dans le développement de cette énergie. Nous sommes le pays d’Europe de l’Ouest doté du plus grand nombre d’atouts : des régimes de vent très favorables, de grands espaces, une façade maritime importante et un positionnement stratégique sur la plaque électrique européenne. Mais les responsables politiques nous lestent de réglementations complexes qui entravent le marché alors que l’on pourrait évoluer vers un mix à 100% renouvelable. J’ai rédigé ce livre pour montrer le potentiel de l’éolien et alerter le personnel politique alors qu’une nouvelle menace se profile liée aux radars militaires.

GU : C’est-à-dire ?

J-YG : Le ministère des Armées a préparé un décret visant à élargir les zones d’interdiction pour l’implantation des éoliennes. Aujourd’hui la distance minimale à respecter est de 30 km, elle passerait à 70 km ! Si ce texte est entériné, 86% du territoire sera interdit aux turbines, ce qui veut dire que d’ici quelques années, on ne pourra plus faire de développement éolien dans l’Hexagone, il n’y aura plus de foncier disponible. C’est d’autant plus surprenant que le marché va bien : on devrait dépasser les 1 500 MW installés cette année, à ce rythme on sera proche de l’objectif de 20 GW en 2020.

« Le premier round en décembre risque d’être un peu poussif »

GU : Que pensez vous du nouveau dispositif de soutien au secteur avec l’arrivée des appels d’offres ?

J-YG : Le maintien d’un tarif d’achat pour les plus petits projets et l’instauration d’appels d’offres au delà de six machines et une puissance unitaire de plus de 3 MW est une bonne chose. Mais le premier round en décembre risque d’être un peu poussif, beaucoup de développeurs ont signé des projets sous le régime du complément de rémunération 2016. Valorem va déposer plusieurs projets pour un total d’environ 50 MW, ce sont d’ailleurs des dossiers qui ont déjà obtenu le CR 2016.

GU : Pourquoi les représenter à l’appel d’offres ?

J-YG : Parce que le CR 2016 est valable sur 15 ans, avec une modulation à partir de la 11e année. L’appel d’offres a l’avantage de garantir les conditions sur vingt ans. Nos financements portant sur 25 ans, nous n’avons de la sorte que cinq ans d’incertitude.

GU : Quel niveau de prix pensez-vous pouvoir proposer sur cet appel d’offres ?

J-YG : Je pense que l’on sera entre 60 et 70€/MWh pour la première période.

« Conserver autant de projets que possible »

GU : Valorem a lancé en 2016 un plan stratégique visant à tripler de taille en cinq ans, où en êtes-vous ?

Valorem, parc d’Arfons-Sor (22 MW)

J-YG : Nous sommes dans la ligne de notre objectif. Nous allons atteindre 220 MW détenus en propre en exploitation d’ici à la fin de l’année, contre 150 MW il y an un an. L’éolien représente près de 90%. Nous avançons aussi dans le solaire, nous avons remporté quelques beaux succès lors des appels d’offres, notamment 47 MW lors de CRE3, et dans la petite hydroélectricité, avec parfois des projets rachetés, certains étant aussi lauréats du dernier appel d’offres. Plus globalement, nous essayons de conserver autant de projets que possible. Par le passé, nous n’avons pas pu en garder autant que nous le souhaitions. Mais on en partage aussi, notamment avec Omnes Capital. Nos activités dans les services, dont les études et la maintenance, se développent aussi via notre filiale Valemo. C’est par cette voie que nous sommes présents dans les énergies marines, et notamment l’éolien flottant. Dans le consortium piloté par Eolfi et CGN Europe Energy, nous avons ainsi remporté le lot exploitation & maintenance.

« Pour l’instant, nous n’avons pas besoin de capitaux »

GU : La consolidation s’accélère dans les énergies renouvelables. Engie a racheté Solairedirect, Direct Energie reprend Quadran, Total prévoit d’intégrer Eren Re… Est-ce que Valorem peut rester indépendant ?

J-YG : Notre actionnariat a changé en 2006 avec l’entrée du fonds Capenergie 1 d’Omnes Capital, qui devait sortir sous une dizaine d’année. 3i Infrastructure l’a remplacé l’année dernière avec 28% du capital. Les fondateurs, familles et salariés de Valorem restent largement majoritaires et l’idée n’est pas de céder le contrôle. Certains acteurs pensent qu’il est indispensable d’être présent sur l’aval de la chaîne de valeur, d’où le rapprochement de Quadran avec Direct Energie par exemple. Pour ma part, je ne sais pas s’il faut maîtriser l’aval. Valorem est une société d’ingénieurs. Je pense que si nous continuons à nous concentrer sur notre métier, à gérer au mieux nos actifs, nous pouvons nous développer en restant indépendant, en tout cas dans les prochaines années. D’autant que pour l’instant, nous n’avons pas besoin de capitaux, grâce à la levée de fonds de l’année dernière. Mais nous devons réussir à croître en créant de la valeur pour nos actionnaires, alors que les marges se réduisent comme peau de chagrin dans notre secteur ; 3i Infrastructure restera à notre capital grâce à notre capacité à générer de la valeur.

GU : Vous aviez envisagé des opérations de croissance externe, est ce toujours d’actualité ?

J-YG : Vu la surenchère pratiquée par certains groupes, nous préférons nous abstenir !

GU : Et l’international, quelle est sa place dans votre stratégie ?

J-YG : Nous fermons notre bureau au Maroc et avons vendu des projets en Roumanie. Nous préférons nous concentrer sur deux zones : les Caraïbes d’une part, avec comme porte-avions la Guadeloupe où nous sommes en train de construire un parc éolien avec stockage, une première pour Valorem ; la Finlande d’autre part, où nous avons plus de 300 MW éoliens en développement. Nous y attendons un appel d’offres qui devrait sortir en 2018.

Propos recueillis par Patricia Laurent et Jean-Philippe Pié

*:  « Le vent nous portera – le pari gagnant de la transition énergétique », co-écrit par Jean-Yves Grandidier et Gilles Luneau, journaliste d’investigation ; Editions Alternatives-Gallimard