Les green bonds sont-ils suffisamment encadrés ? [2/3]

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Tanguy Claquin
Tanguy Claquin

Entretien avec Tanguy Claquin, responsable sustainable banking chez Crédit Agricole CIB –

Tombées entre les mains des entreprises il y a deux ans, les green bonds – ou obligations vertes – se répandent aujourd’hui comme une traînée de poudre, en France tout particulièrement. Ces obligations, dont les fonds levés sont orientés vers des projets « verts », leur permettent de diversifier leurs investisseurs tout en surfant sur le capital sympathie – et médiatique – de cet adjectif. Ici et là, les accusations de greenwashing resurgissent cependant et l’attribution, le mois dernier, d’un prix Pinocchio à l’obligation verte de GDF Suez, par la fédération des Amis de la Terre France et le Centre de recherche et d’information pour le développement, a jeté le trouble sur le caractère contraignant de cet outil. GreenUnivers a fait le point avec l’un des spécialistes français des green bonds.

Consultez aussi les autres volets de notre dossier spécial green bonds :

GreenUnivers : Qu’est-ce qu’un green bond exactement ? Et qu’est ce qui le différencie d’un climate bond ou d’un sustainable bond ?

Tanguy Claquin : Pour faire court, ...

on peut dire qu’un green bond se différencie des autres par le fait que les fonds levés sont alloués en exclusivité au financement de projets ou d’activités à vocation environnementale. Au-delà, un green bond a exactement les mêmes caractéristiques financières qu’un bond classique et rien ne le distingue vraiment en termes de prix.

Pour être plus précis, il convient cependant d’ajouter que ce sont en fait les émetteurs qui choisissent le nom de leur obligation afin de donner une indication précise sur sa finalité. Par exemple, l’Agence française de développement a émis en septembre un climate bond. Et pour cause, le milliard d’euros récolté sera directement alloué au financement de projets de lutte contre le changement climatique. La Banque d’investissement européenne émet, quant à elle, des climate awareness bonds, qui donnent une indication également très précise sur les projets financés.

Depuis janvier, il existe cependant une définition des green bond que l’on peut trouver dans les green bonds principles (PDF), sorte de guide à l’usage des acteurs financiers, rédigé par 4 banques internationales.

GreenUnivers : Vous avez vous-même participé à la rédaction de ces green bonds principles en tant que représentant du Crédit Agricole. Pouvez-vous nous détailler l’objectif de ce texte ?

Tanguy Claquin : En 2013, lorsque nous avons senti l’émergence d’une vraie vague de green bonds à l’échelle internationale, un groupe de quatre banques – Crédit Agricole (seule banque européenne), Merrill Lynch, Citi et JP Morgan – a d’abord songé à la publication d’un guide à destination des autres banques arrangeuses, afin que nous disposions toutes d’une grammaire commune. Aujourd’hui, green bond principles est une initiative soutenue par plus de 80 membres, dont 25 banques. Le guide fait référence auprès de tous : émetteurs, investisseurs, arrangeurs, etc. Le secrétariat est assuré depuis avril dernier par l’International Capital Market Association (ICMA). Elle coordonne les liens entre les membres et collecte les informations, notamment pour la mise à jour annuelle des green bond principles.

Concrètement, les green bond principles sont un texte assez court présentant des lignes directrices qui, si elles sont respectées, permettent d’assurer transparence et intégrité sur le marché des green bonds. Il présente une typologie des green bonds et la façon de procéder pour en émettre : de la présentation en amont des projets à soutenir au reporting ex-post sur l’utilisation des fonds et la vérification du tout par des auditeurs indépendants.

GreenUnivers : Le texte ne donne pas de définition de ce qui est « vert », ce qui lui vaut les critiques de plusieurs organisations internationales telles que Banktrack, dont l’objectif est de contribuer à rendre le secteur financier privé plus responsable et durable.

Tanguy Claquin : Effectivement c’est une critique facile à faire, mais difficile à résoudre. Comme personne n’a jamais vraiment réussi à se mettre d’accord sur une seule définition, nous avons souhaité rester humbles et nous sommes contentés de mettre en annexe les travaux de la Banque mondiale, de l’OCDE ou de la Banque européenne d’Investissement à ce sujet.

La polémique autour de l’obligation verte de GDF Suez, qui pourrait servir en partie à financer le mégabarrage de Jirau au Brésil, illustre les différences de vue autour de la définition de ce qui est « vert ». Les Nations Unies reconnaissent à ce projet 6 millions de tonnes d’économie de CO2 mais certaines associations estiment que ce n’est pas suffisant.

Comment s’assurer que les green bonds ne seront pas discrédités par des polémiques ?

Tanguy Claquin : Tout d’abord, il faut savoir qu’une entreprise qui annonce un green bond se soumet de fait à certaines exigences du marché et, la plupart du temps, au regard d’auditeurs externes. C’est d’ailleurs le cas de toutes les entreprises françaises ayant émis sur ce marché. Les investisseurs savent très bien se faire entendre si une entreprise n’honore pas ses engagements, c’est d’autant plus vrai avec les investisseurs ISR [investissement social et responsable, n.d.l.r].

Ensuite, une entreprise qui respecte les green bond principles ne devrait pas susciter de polémique et d’ailleurs il n’y a pas encore eu de grand scandale de ce côté. Il y a des agences de notation extra-financière qui vérifient la conformité des green bonds à cette étiquette. Enfin, il existe aussi des blogs financiers qui évaluent la qualité de ces green bonds. On peut citer par exemple le blogClimate bond initiative. Il y a également le MSCI, une entreprise de services financiers, qui a créé un indice green bonds basé sur leur propre classification, et qui a exclu de son indice certains secteurs d’activité.

Le marché est encore jeune, il s’auto-régule et est d’ailleurs en train de se discipliner, dans son propre intérêt. On va progressivement vers des critères plus exigeants. La V2 des green bond principles, qui est actuellement en cours de discussion, illustre cette tendance à aller vers plus de contraintes, plus de transparence, etc. Les principes de la V2 seront assurément plus prescriptifs à tous les niveaux.

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Pour aller plus loin :

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