Economie circulaire : les défis de l’écologie industrielle (Premium)

Print Friendly, PDF & Email
Kalundborg
Kalundborg

Suivant l’exemple de la petite ville danoise de Kalundborg qui poursuit cette voie depuis maintenant 40 ans, les projets de symbiose ou écologie industrielle et autres éco-parcs se multiplient, y compris en France. Mais ces projets qui tendent à reproduire  le fonctionnement d’un écosystème biologique, en limitant comme dans la nature la production globale de déchets et en maximisant l’échange entre les différents industriels, impliquent une remise à plat des modes de fonctionnement traditionnels entre les acteurs économiques, où la concurrence doit faire place à une forme nouvelle de coopération.

Evolutions sur le site pionnier de  Kalundborg 

L’exemple est archi-connu et l’on vient aujourd’hui du monde entier le visiter. A Kalundborg, cela fait 40 ans que l’écologie industrielle est une réalité. Depuis l’installation en 1961 de la raffinerie Statoil, et les premiers contrats ...

que le géant danois de l’oil & gaz conclut avec d’autres industriels du site. Aujourd’hui, pas moins de 30 flux de matière, produits résiduels, vapeur, cendres, gaz, boue, énergie et chaleur relient entre eux les industriels (dont  Novonordisk, Novozymes, Saint-Gobain) ainsi que des exploitations agricoles et des pêcheries…

« C’est clairement l’économie qui les a poussés à se rapprocher « , témoigne Lisbeth Randers, directrice du développement à la municipalité. Au départ, il s’agissait essentiellement pour les uns d’utiliser les déchets des autres. « Mais, de plus en plus souvent, cela prend la forme de partage d’infrastructures, précise-t-elle. Et le coût de l’énergie est devenu un paramètre essentiel de tous les contrats. » La gestion de l’eau figure parmi les sujets qui ont généré les plus gros volumes économisés.

Bien sûr, les conflits ne sont pas totalement absents des relations entre les entreprises, et l’évolution de certains processus industriels ou l’apparition de nouvelles technologies au détriment d’autres moins efficaces ou plus polluantes nécessitent de réviser les modalités contractuelles qui lient les différents acteurs. C’est le cas actuellement avec la forte baisse d’activité de la centrale thermique conventionnelle, qui cédait sa chaleur à d’autres industriels.

« Mais jusqu’à présent, les acteurs, qui se connaissent de longue date et se font confiance, sont toujours parvenus à trouver des accords », affirme Lisbeth Randers.

Reproduire le fonctionnement d’un écosystème biologique

Un tel projet est-il plus facile à monter entre des entreprises qui cohabitent sur un même site ? « La question de la confiance est primordiale, reconnaît Cyril Adoue, consultant du cabinet Indiggo spécialiste du sujet. Mais de plus en plus, on essaie d’intégrer les principes de la symbiose industrielle très en amont, afin de concevoir dès le début des réseaux, un aménagement de l’espace et même une gouvernance qui favorisent la coopération dans la durée. »

En 40 ans, Kalundborg a fait des émules, et on compte près de 200 parcs industriels dans le monde. La raréfaction des ressources et la hausse des prix de l’énergie, parallèlement à la sophistication des technologies de l’information indispensables à l’identification et l’organisation des flux, en sont les principaux « drivers ».

« Les sites chimiques et les zones portuaires s’y prêtent tout particulièrement » observe Cyril Adoue. Ainsi, à Bazancourt-Pomacle (Champagne Ardennes), une bioraffinerie s’est mise en place à partir de l’installation sur le site d’une sucrerie en 1953, rejointe dans les années 1990 par des producteurs d’amidon, de cosmétiques ou de bioéthanol.

Les principaux flux concernent de l’eau (sous forme liquide ou de vapeur) et des co-produits (farine, CO2 issu de la fermentation du blé, alcool, glucose…). Plusieurs entreprises ont par ailleurs regroupé leurs programmes au sein du centre de recherche  et développement en agro-ressources ARD. Le site, qui accueille également le projet pilote de production de bioéthanol par voie cellulosique Futurol, produit 2 millions de tonnes de betteraves et un million de tonnes de blé par an et emploie 1000 personnes .

Divulguer des données stratégiques

Mais les obstacles à surmonter sont pléthore. A commencer par l’exigence de transparence conduisant une entreprise à dévoiler des éléments potentiellement stratégiques tels que les quantités d’intrants qu’elle achète, sa consommation d’énergie et sa production, autant d’informations éléments qui fournissent des indications sur son modèle industriel mais aussi sa structure de coûts et ses marges…Pourtant « la mise en œuvre d’échanges sur le principe de la symbiose industrielle reste plus simple entre des entreprises du même secteur potentiellement concurrentes car elles parlent le même langage et partagent des problématiques communes, qu’entre des acteurs de secteurs éloignés, affirme Cyril Adoue. Poussée jusqu’au bout, la coopération peut aller jusqu’à de l’intelligence économique commune ou de l’emploi partagé », témoigne-t-il.

C’est  fréquemment un grand groupe ou un regroupement d’entreprises qui est à l’origine de ce genre de projet, pour des raisons de compétitivité. Pour Pascal Hardy, fondateur de iNex, la plateforme de l’économie circulaire en Europe, qui accompagne les acteurs économiques dans la conception et la mise en oeuvre de leurs projets d’écologie industrielle, l’idéal est de travailler avec des entreprises convaincues de la pertinence économique de ces principes.  Mais les collectivités, qui ont une vision macro-économique et un objectif de maintien de l’emploi local, sont également intéressées par ces projets qui renforcent l’attractivité du territoire et y ancrent durablement les employeurs. « Les consulaires sont également friands de ce concept innovant qui réconcilie l’environnement et la compétitivité », ajoute Cyril Adoue.

Déterminer le niveau de massification et la valorisation des flux

Entamé en 2008 avec la création de l’OIN (Opération d’intérêt national), la Plaine du Var, un parc d’activités de 10 000 hectares, a pris le virage de l’écologie industrielle à partir de 2010 sous l’impulsion de l’EPA Eco-Vallée et de la DGCIS du ministère de l’Ecologie, avec un objectif de réduction de la consommation d’énergie de 30%. Collectivités locales et entreprises, réunies par un même objectif d’amélioration de la compétitivité et de l’attractivité économique de l’ensemble, y travaillent main dans la main.

« La question de la massification est délicate, souligne Pascal Hardy, qui accompagne  les entreprises et collectivités de la Plaine du Var. Il faut trouver le juste milieu entre des sources provenant d’acteurs qui se connaissent et qui ne soient pas trop éloignées les unes des autres, et un degré minimum de massification garantissant une régularité quantitative et qualitative de l’approvisionnement. » L’optimum entre la taille du gisement et le coût logistique relève d’une subtile alchimie.

Autre problématique commune à tous ces projets : la valorisation des flux échangés, d’autant qu’ils concernent souvent des éléments qui étaient autrefois perdus et donc non chiffrés. Et lorsque cette valorisation fait l’objet de contrats de gré à gré, l’évolution dans la durée des prix de marché de ces mêmes éléments vient compliquer les accords, même si ceux-ci peuvent prévoir une indexation des valorisations sur les prix de marché.

De façon générale, ces initiatives impliquent une modification en profondeur des modes de fonctionnement habituels des entreprises. De l’identification des flux possibles à l’animation du site en passant par la contractualisation entre les acteurs et le dimensionnement du périmètre, il y a de l’espace pour des structures ad-hoc, notamment des start-up à l’image d’iNex.

Pour en savoir plus :

Conférence GreenUnivers  : Quels business models pour l’économie circulaire ?