[Exclusif] « Un boom incontrôlé des EnR ne produit pas de croissance durable » (Peter Altmaier)

Print Friendly, PDF & Email

drapeau allemandDossier spécial Allemagne (1/8) : Interview du ministre de l’Environnement, Peter Altmaier

J-17 pour les élections législatives allemandes et la désignation d’un nouveau gouvernement. Alors que la campagne électorale bat son plein, GreenUnivers a choisi de s’intéresser à l’un des thèmes les plus chauds du débat : la transition énergétique ou Energiewende. L’occasion de faire le point sur les défis et les défaites de ce chantier titanesque, les entreprises gagnantes et les perdantes dans une série d’articles.

Altmaier
Peter Altmaier

Notre dossier débute avec une interview exclusive du ministre allemand de l’Environnement, Peter Altmaier. En poste depuis mai 2012, ce francophone et fidèle soutien de la chancelière défend le bilan du gouvernement Merkel, à l’origine du tournant énergétique de 2011 et de la sortie accélérée du nucléaire. Mais il reconnaît qu’il faut revoir le financement de la réforme. Il tire les leçons de la crise qui a mis à terre l’industrie photovoltaïque outre-Rhin et évoque la coopération avec la France.

GreenUnivers : l’Energiewende est-elle sur la bonne voie ? Les objectifs fixés pour 2022 et 2050 (lire plus bas) seront-ils atteints en temps voulu ? Le coût de cette transition et la difficulté d’une réforme du financement constituent-ils une menace ?

Peter Altmaier : La route est difficile mais nous avançons à bons pas. Nous sommes encore au début du très long parcours qui nous attend. L’Energiewende est en effet un projet qui s’étend sur toute une génération et qui n’a d’égale que la reconstruction d’après-guerre ou à la réunification de l’Allemagne. Sans nul doute, nous avons d’ores et déjà obtenu certains résultats. Aujourd’hui, un quart environ de notre électricité provient du vent, du soleil, de la biomasse et de l’eau. Les renouvelables sont ainsi devenues la deuxième source d’électricité après le lignite. La très grande majorité de la population continue à soutenir l’Energiewende et approuve presque sans réserve ses objectifs. Notre action repose ainsi sur une base très solide. J’ai par conséquent initié un débat sur les coûts : la poursuite du développement des renouvelables – à laquelle je suis attaché – doit devenir moins onéreuse.

Repère : les principaux objectifs de l‘Energiewendeenergiewende-goals

GreenUnivers – Quelles actions le prochain gouvernement devra-t-il engager en priorité pour assurer la poursuite et la réussite de l’Energiewende ?

Peter Altmaier : Premièrement, il ne s’agit pas seulement de produire de l’électricité ni d’en produire uniquement quand le soleil brille ou le vent souffle. L’électricité doit également être transportée et être à disposition au moment et à l’endroit où on en a besoin. Nous avons à ce propos un grand retard à combler, l’infrastructure de l’approvisionnement en énergie est à développer massivement. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons assurer la sécurité d’approvisionnement requise. Il nous faut accélérer la construction de câbles et disposer d’une nouvelle technologie de réseau afin de transporter avec faible perte de grandes quantités d’électricité éolienne, du Nord de l’Allemagne aux centres économiques à l’Ouest et au Sud.

Repère : le mix électrique allemand en 2012
(cliquer pour agrandir)
mix-electrique-Allgne (2)

ous devons en outre trouver des moyens de gérer intelligemment les excédents d’électricité temporaires qui surviennent lorsque le soleil est particulièrement intense, le vent particulièrement fort et que, parallèlement, par exemple le week-end, personne n’a besoin d’autant d’électricité.

Nous devrons avoir tout cela à l’esprit lorsque, directement après les élections au Bundestag, nous nous attellerons au remaniement de notre outil le plus important, la loi sur les énergies renouvelables (Erneuerbare-Energien-Gesetz (EEG)). Tous partis confondus, nous sommes tous du même avis pour dire que, sur la base de l’EEG en vigueur jusqu’à présent, nous avons réussi à introduire les énergies renouvelables sur le marché. En l’état actuel de la situation, cette loi ne nous permet toutefois plus d’avancer davantage. Nous avons besoin d’une nouvelle version « EEG 2.0 » qui accompagnera l’intégration et la pénétration des énergies renouvelables sur le marché.
GreenUnivers : Au delà de l’engagement politique et environnemental, quelles sont les conséquences déjà mesurables de l’Energiewende sur l’économie allemande en termes de création d’emplois, d’avance technologique… ?

Peter Altmaier – Les énergies renouvelables ont d’ores et déjà permis la création de 380.000 emplois en Allemagne. Je suis optimiste quant à l’avenir de cette branche : outre l’accès à l’eau, la question de la disponibilité d’énergie propre et abordable sera le sujet géopolitique clé des prochaines décennies. L’Energiewende représente également une décision stratégique pour le leadership technologique et la compétitivité de notre pays au niveau mondial. Nous voulons être un modèle, être le laboratoire dans lequel seront développés les composants pour systèmes d’approvisionnement énergétique du XXIe siècle. Il ne s’agit toutefois pas uniquement de la production d’énergie mais aussi de son utilisation. Le renforcement de l’efficacité énergétique constitue le deuxième pilier de l’Energiewende. Notre objectif doit être de faire de l’Allemagne l’une des économies nationales les plus efficaces au monde. Cela implique, par exemple, de réduire nettement la consommation d’électricité, et ce également au niveau des processus industriels, ou de diminuer considérablement les besoins en chaleur dans les bâtiments.
GreenUnivers : L’industrie allemande du solaire a été pionnière et leader mondial avant de plonger face à la concurrence asiatique : quelles leçons en tirez-vous ? Comment éviter que cette situation ne se reproduise dans d’autres secteurs ?

L’Energiewende en quelques dates

  • Avril 2000, la première version de la loi sur les énergies renouvelables (EEG), est promulguée, comprenant notamment l’introduction de tarifs d’achat réservés aux renouvelables. En juin, le chancelier Gerhard Schröder (SPD) signe un accord avec les énergéticiens allemands sur un plan de sortie progressive du nucléaire.
  • Septembre 2010, le gouvernement d’Angela Merkel (CDU) publie une feuille de route énergétique (Energiekonzept), qui fixe les objectifs 2050, toujours en vigueur aujourd’hui.
  • Juin 2011, trois mois après la catastrophe nucléaire de Fukushima, le cabinet Merkel II décide la fermeture de 8 réacteurs nucléaires sur 17 et une sortie accélérée de l’atome d’ici à 2022, contre 2036 initialement.
  • Aujourd’hui : la part du nucléaire dans la production d’électricité est passée de 23 % en 2010 à 11 %. Les énergies propres représentaient 76 GW de puissance installée, (dont 31 GW d’éolien et 33 GW de solaire) fin 2012, pour une part de 23% dans la production électrique annuelle.

Peter Altmaier : La branche solaire est actuellement en mutation, c’est une phase très difficile. Qui aurait pu auparavant imaginer l’ampleur de la réduction des coûts que vient de connaître le photovoltaïque ? D’une électricité de luxe, de loin la plus chère énergie renouvelable, le photovoltaïque s’est retrouvé en l’espace de peu d’années au niveau de la parité réseau et en dessous, c’est-à-dire qu’il a atteint un niveau où même la propre consommation est souvent plus attrayante que l’injection sur le réseau. Ce développement fulgurant représente de fait aussi un défi pour le secteur. Il s’agit à présent, de par un leadership d’innovation, de maintenir également à l’avenir une position particulière sur ce marché. La leçon qui s’impose ici, et cela vaut aussi pour d’autres secteurs des énergies renouvelables : un boom incontrôlé ne produit pas de croissance durable ; quand la bulle éclate, et elle éclate toujours à un moment donné, chute et déprime s’ensuivent.
GreenUnivers : Vous prônez la coopération franco-allemande et même européenne dans les renouvelables. La création d’un « Airbus » des énergies renouvelables vous semble-t-elle réaliste à court/moyen terme ?

Peter Altmaier : Conjointement avec ma collègue précédente, Delphine Batho, j’ai préconisé de faire de la politique énergétique un nouveau grand projet d’identification de nos deux pays voisins. Nous nous étions proposés de faire avancer la France et l’Allemagne ensemble afin qu’elles deviennent le moteur d’une nouvelle croissance et de nouvelles opportunités. Pendant la courte période qui fut à notre disposition, nous avons pu réaliser certains objectifs : un Office franco-allemand pour les énergies renouvelables a été créé et, au début du mois de juillet, des décideurs de nos deux pays, provenant des secteurs politique, scientifique et de l’énergie, se sont réunis pour la première fois pour une Conférence franco-allemande sur l’énergie. Les jalons sont posés, nous allons voir comment les choses évoluent et comment nous pouvons faire avancer notre projet.

 __________

Dossier spécial Allemagne, les prochains articles