Solaire : Les Français ont une chance à saisir au Maroc et en Arabie saoudite (Ernst & Young)

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Alexis Gazzo Ernst YoungEn Afrique du Nord et au Moyen-Orient, le Maroc et l’Arabie Saoudite sont les deux pays-clés dans le viseur des industriels du solaire, explique Alexis Gazzo, senior manager chez Ernst & Young et spécialiste des énergies renouvelables. Le Maroc lance actuellement le processus d’appel d’offres de la phase 2 de la centrale de Ouarzazate (200 MW cylindro-paraboliques + 100 MW avec des tours). Un marché du solaire thermodynamique à concentration qui va être fortement influencé par les résultats de la première phase du projet (160 MW cylindro-parabolique), remporté par le groupe saoudien ACWA. Entretien exclusif.

GreenUnivers : Le Maroc s’est-il fait une place de choix sur la scène solaire régionale, entre son Plan Solaire Marocain (PSM) de 2 GW pour 2020 et le développement à court terme de la centrale de Ouarzazate ?

Le pays a réussi à se mettre dans une position favorable, avec une volonté politique forte et stable matérialisée par le PSM. Un atout dont peu de pays de la région bénéficient. Et le Maroc a été moins affecté par le printemps arabe que la Tunisie ou l’Égypte, par exemple. De son côté, l’Algérie a annoncé des initiatives intéressantes sur le solaire, mais les étapes de mises en oeuvre sont moins claires, et deux appels d’offres de 150 MW ont été repoussés récemment. La Jordanie avance sur des projets de plus petite taille.

Aujourd’hui, seule l’Arabie saoudite a réussi à attirer autant l’attention dans la région, avec un plan solaire bien plus important que le Maroc et un premier appel d’offres lancé sur plus de 100 MW de photovoltaïque à La Mecque. L’Arabie saoudite a un potentiel certain, avec des volumes de 41 GW d’ici à 2032, dont 10 à 15 GW à l’horizon 2020. Bien que le marché marocain soit moins gigantesque que le marché saoudien, il reste une destination attractive. Dans la région MENA, le Maroc et l’Arabie Saoudite sont les deux points lumineux dans le viseur des industriels.

GU : Comment se présentent ces deux marchés pour les entreprises françaises ?

Les Français ont des chances réelles de se faire une place au Maroc, et notamment sur la phase 2 de Ouarzazate. Plusieurs entreprises sont très bien implantées dans le pays. Et il n’y a pas que les technologies solaires, les Français peuvent se positionner sur toute la chaîne de valeur, comme sur les volets tracking et électrique. La question du power block est également cruciale, avec les équipements, les câbles et l’ingénierie.

En Arabie saoudite, le volume très important du plan solaire ouvre des opportunités pour les sociétés françaises.

GU : Le calendrier de la première tranche solaire de Ouarzazate a pris du retard. Le pays a-t-il des difficultés à l’allumage ?

Le retard de Ourzazate n’est pas très important en comparaison d’autres projets en cours au Maroc, comme sur certaines stations d’épuration par exemple. Les premières étapes de la première tranche de Ouarzazate ont été plus longues à cause des discussions avec les bailleurs de fonds et plus compliquées que prévu, notamment sur la question du contenu local. La deuxième tranche présente un calendrier ambitieux, mais le projet bénéficiera du retour d’expérience de la première tranche. La mécanique est en route. Le ministre de l’Energie, Fouad Douiri, a confirmé le lancement du processus d’appel d’offres de cette tranche le 23 janvier dernier. Au final, les deux phases de Ouarzazate s’enchaînent sans blocage particulier.

GU : Le pays atteindra-t-il 2 GW de solaire en 2020 ?

Après Ouazazate, quatre autres grandes centrales sont planifiées. Le Maroc devrait pouvoir engager 2 GW de projets d’ici à 2020. Mais il faut au moins 2 à 3 ans pour construire un site. Cela sera donc très difficile pour le pays d’avoir 2 GW installés et en service à cette date.

GU : Quels sont les enseignements apportés par les résultats de la première tranche de Ouarzazate ?

La victoire du groupe saoudien ACWA a été une certaine surprise pour le marché. Cette entreprise n’avait pas un track record important sur le solaire. Et surtout, elle a remporté le marché avec un prix très compétitif de 14 c€ le kWh contre 18 c€ pour les autres consortiums engagés sur l’appel d’offres.

Tout au début du processus d’appel d’offres sur cette tranche, la filière s’accordait à viser un tarif entre 20 et 35 c€. Par le passé, les projets similaires et pionniers en Espagne se sont faits autour de 27 c€, c’est à dire le tarif d’achat espagnol spécifique à cette époque. A Abu Dhabi, la centrale Shams 1 (développée par Abengoa et Total, NDLR) présente un prix d’environ 30 c€. Pour le Maroc, avec l’expérience, il était donc possible de s’attendre à un prix final du kWh solaire thermodynamique entre 20 à 25 c€. Mais les conditions de financement très favorables accordées par les bailleurs de fonds expliquent en grande partie le fait que les offres ont été bien inférieures.

Le 21 janvier dernier, lors d’une journée à Skhirat sur la filière industrielle du solaire organisée par Masen (l’agence nationale responsable du Plan solaire marocain, NDLR), le PDG du groupe ACWA a expliqué dans quelle mesure leur stratégie de sourcing local, qui s’inscrit dans l’exigence d’un contenu local élevé, a été indispensable pour atteindre cette compétitivité. ACWA sollicite de manière importante l’industrie marocaine. Une stratégie que l’entreprise maîtrise déjà sur d’autres secteurs et a su habilement reproduire sur le solaire. Cette situation pèsera sur les acteurs souhaitant proposer une offre au Maroc à l’avenir.

Pour les gouvernements de la région, Ouarzazate est un signal important. Le projet montre qu’il est possible d’avoir un solaire thermodynamique à un prix très compétitif par rapport aux énergies fossiles, tout en impulsant le développement d’une industrie locale.

GU : Un appel d’offres se met en place pour la deuxième tranche de Ouarzazate. Le prix proposé par les entreprises devra-t-il être aussi compétitif que celui de la première tranche ?

Le prix proposé et obtenu par ACWA a été probablement un électrochoc pour la filière. Il donne la mesure du challenge à atteindre pour certains en termes de compétitivité. Cependant, le marché a aussi compris que les conditions de financements offertes sur cette première tranche étaient exceptionnelles. La phase 1 de Ourzazate a bénéficié d’un engouement important de la part des bailleurs de fonds internationaux, prêts à apporter des financements à un coût très bas. Le projet a bénéficié d’un rayonnement important comme étant la première centrale solaire d’envergure nord-africaine. ACWA a bénéficié de cette équation.

Le prix de la deuxième tranche de Ouarzazate dépendra donc aussi des logiques de financement. Et d’autres facteurs sont à prendre en compte, comme le choix des technologies solaires employées et des solutions de stockage. La tendance globale montre que les coûts de production du solaire thermodynamique baissent dans le temps, mais bien que moins rapidement que pour le solaire photovoltaïque.

Propos recueillis par Alexandre Simonnet