Philippe Vié (Capgemini) : rien ne pousse encore vraiment les smart grids en France (Premium)

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Philippe_VieFaute d’un besoin urgent, la France n’avance que lentement sur ses investissements dans les smart grids, tant pour le déploiement des compteurs Linky que pour la modernisation de son réseau électrique. L’analyse de Philippe Vié, vice-président de Capgemini Consulting, responsable Smart Energy Services et Digital Utilities Transformation.

GreenUnivers : Quelle est la situation actuelle du marché électrique français ?

Philippe Vié : En France, la consommation d’électricité ...

a décru en 2012 alors que les capacités de production ont dans le même temps augmenté (nouvelles capacités de production couplées au réseau), et les interconnexions se sont développées. Une tendance actuellement accrue par la crise (mollesse de la consommation des industriels…), la douceur de l’hiver 2012 – 2013 et les efforts d’économie qu’entraînera la RT 2012, ainsi que les diverses mesures d’efficacité énergétique. La RT2012 rentre en  vigueur ce mois de janvier, les bâtiments seront donc plus efficaces. De ce fait, le chauffage électrique, le plus responsable de la tension du système, se développera moins. Cela va réduire le besoin d’effacement de pointe en France.

Les prix de l’électricité sont actuellement bas sur les marchés de gros, traduisant la faible tension du système. Et il n’y a pas encore d’injections importantes d’énergies renouvelables localement dans le réseau, ni de vaste parc de voitures électriques. Bref, la France n’a pas fondamentalement besoin à court terme de faire des efforts sur son réseau électrique, qui est déjà l’un des plus modernes au monde, dans un système électrique historiquement optimisé… Or, faute d’une tension sur le système électrique français, dans l’attente du signal que donnera le lancement prochain du déploiement généralisé de Linky, les investissements français dans le smart grid sont ralentis. Mais cette nécessité viendra, à moyen ou long terme, d’ici quelques semestres ou années.

GreenUnivers : quand les besoins d’investir dans le réseau se feront-ils sentir ?

Philippe Vié : RTE repousse d’année en année la date prévisible des tensions sur le marché français. Il y a deux ans, RTE annonçait un risque de tension extrême du marché électrique en 2015. L’an dernier, le groupe parlait de 2016, et bientôt il pourrait évoquer la date de 2017…

La nécessité d’investir plus vite pour moderniser le réseau ne se fera sentir en France que lorsqu’il y aura une injection massive d’énergies renouvelables, ou beaucoup de voitures électriques ou une réelle tension du système (déséquilibre offre/demande). Jusque là, les besoins de rééquilibrage se feront sentir au niveau local, que ce soit à l’échelle d’un lotissement, d’un quartier, d’une ville ou d’une région. C’est à ces mailles que cela commencera à bouger, sous l’impulsion des acteurs publics, comme l’ont illustré récemment les actions du gouvernement pour développer les éco-quartiers.

Des acteurs de l’effacement, comme Energy Pool, ou d’autres opérateurs spécialisés ou les utilities elles-mêmes ne décolleront sur l’effacement (et les marchés de capacité qui rendent le mécanisme opérable) que lorsque cette tension du marché électrique français surviendra. En attendant, ils ont intérêt à se développer à l’international, dans des pays comme la Belgique ou l’Allemagne, où la décision de renoncer au nucléaire entraîne des investissements à court terme de plusieurs dizaines de milliards d’euros pour moderniser le réseau, notamment, en Allemagne, pour transporter l’électricité des parcs éoliens offshore de la mer du Nord vers les régions du sud du pays, plus consommatrices. A moins que le débat sur la transition énergétique ne débouche en France mi 2013, comme dans ces pays, sur des scénarios de rupture qui lanceront le mouvement.

GreenUnivers : où en est le déploiement des compteurs Linky ?

Philippe Vié : ERDF devrait bientôt annoncer le redémarrage du déploiement des compteurs Linky, ce qui donnera un signal et entraînera un mouvement d’investissement pour la modernisation des réseaux. Sur une décennie environ, les montants devraient atteindre, selon des chiffres évoqués par la CRE et divers spécialistes, environ 15 à 20 milliards d’euros : 450 € pour le réseau, par point de livraison, dont 120 à 150 euros par compteur.

Le temps a passé, permettant à ERDF de faire progresser son système. Entre temps, les technologies ont évolué, par exemple Linky a été testé sur un réseau de communication CPL de 1ère génération alors qu’il y a déjà une nouvelle technologie pour un CPL de 3ème génération… Ce retard nous a empêchés de prendre des marchés à l’international, que d’autres, les Italiens notamment, avec leur technologie ancienne mais mature, se sont empressés de capturer. Dommage. Le déploiement des compteurs intelligents est actuellement intensif en Amérique du Nord : le temps que Linky soit vraiment disponible à l’export, les projets seront presque tous en train de se terminer sur le continent.