Comment la Silicon Valley se convertit aux cleantech

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Capital-risqueurs, chercheurs, avocats, état, grandes entreprises… Tous sont mobilisés pour développer les industries vertes, explique Michel Ferrary, professeur au Ceram Business School à Sophia Antipolis (06), spécialisé dans le management de l’innovation et les clusters de hautes technologies. Il vient d’étudier à l’université de Stanford l’émergence d’un cluster des industries écologiques dans la Silicon Valley.

 

 

GU : Quand a émergé le cluster écologique de la Silicon Valley ?

Il a commencé à se former il y a quatre ans. Auparavant, une vingtaine de start up spécialisées dans les cleantech se créaient chaque année dans la Silicon Valley. 2004 marque un tournant : on passe à une trentaine. Et depuis, la croissance est exponentielle avec plus de cent nouvelles sociétés en 2007. Tous les secteurs sont représentés : énergies renouvelables, biocarburants, logiciels d’optimisation de la consommation d’énergie, voitures électriques… Les capital-risqueurs investissent des montants énormes dans les technologies écologiques : 339 millions de dollars pour l’ensemble de la Californie en 2003, 509 en 2006 et 1,050 milliard en 2007.

 

GU : Comment s’est passé le développement ?

Il y a eu une interaction entre différents acteurs. A la fin des années 90, quelques start up existaient, des financiers ont cru à leur essor. La société de capital-risque Nth Power a vu le jour en 1997, spécialisée dans les industries écologiques. Elle a levé un premier fonds de 30 millions de dollars, puis un autre de 190 millions en 2001 et un troisième de 425 millions en 2007. Comme les capital-risqueurs mettaient de l’argent dans le secteur, les universités s’y sont intéressées, attirées par la perspective de débouchés industriels. Au début des années 2000, l’université de Stanford ne menait quasiment aucune recherche dans les cleantech. En 2003, elle a lancé le programme « Global climate and energy project », doté de 225 millions de dollars. En 2004, un autre signal a été envoyé par Vinod Khosla, l’un des cofondateurs de Sun Microsystems : il a quitté la société de capital-risque Kleiner, Perkins, Caufield and Byers (KPCB) car elle ne croyait pas aux cleantech pour monter sa propre structure, Khosla ventures dédiée à cette industrie. Et en 2007, ironie de l’histoire, KPCB a recruté Al Gore ! Après les capital-risqueurs, les universités et les chercheurs, d’autres acteurs se sont greffés, comme les grands cabinets d’avocats, qui ont créé des départements dédiés aux cleantech, et l’état de Californie, avec l’impulsion donnée par le gouverneur Arnold Schwarzenegger à la défense de l’environnement et aux technologies vertes.

 

GU : Et les grandes entreprises ?

Elles sont venues plus récemment, avec les annonces spectaculaires de Google, Cisco ou Intel. Elles solvabilisent la demande par leurs commandes en panneaux solaires ou en véhicules électriques. Par leur activité, ce sont des relais de croissance et par leur taille, elles peuvent jouer un rôle de lobbying, par exemple pour le maintien des avantages fiscaux en faveur des énergies renouvelables.

 

GU : Quel est le bilan de la première génération des start up des cleantech ?

Il est un peu tôt pour le faire, il faut attendre encore trois ou quatre ans. Mais on voit déjà la croissance d’entreprises comme SunPower dans les cellules solaires : créée en 1997, elle a végété pendant vingt ans avant d’être rachetée par Cypress Semiconductor et en 2007, elle a réalisé 800 millions de dollars de chiffre d’affaires. Tesla Motors, fabricant de voitures électriques, est un autre bel exemple. Sa future introduction en Bourse marquera peut-être le premier grand succès d’une société des cleantech. Pour l’instant, le secteur n’a pas encore trouvé son Google ou son Yahoo !

 

GU : Est-ce que la flambée des investissements n’est pas en train de constituer une bulle ?

Historiquement, tout développement d’une nouvelle activité créé une effervescence. Ce fut le cas pour les chemins de fer, l’automobile, plus près de nous Internet. L’argent afflue, beaucoup de sociétés naissent, seules les plus performantes se développent. Il y a peut-être une bulle des cleantech, mais cela fait partie du cycle de vie de l’innovation.

 

GU : Quelle leçon l’Europe peut-elle tirer de l’émergence de ce cluster écologique californien ?

Ce qui est dommage, c’est le retard pris par l’Europe. Il y a dix ans, la sensibilité écologique était plus développée en Allemagne, en Espagne ou en France qu’en Californie. Nous avons un marché important et d’excellents chercheurs. Mais il nous manque le maillon du capital-risque pour soutenir l’innovation, car ce ne sont pas les entreprises traditionnelles qui vont développer ces nouveaux marchés : il faudrait qu’elles changent leur business modèle, elles n’y ont pas intérêt. On le voit bien avec l’automobile. Il faut un acteur extérieur pour donner l’impulsion.

(Propos recueillis par PL)

 

(Photo : DR)