« Forer » ou « Stop au pétrole » ? L’Amérique balance

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En riposte à la hausse du pétrole et à « la dépendance envers le pétrole étranger » — une obsession aux Etats-Unis — les Américains se voient proposer deux vastes projets radicalement opposés : forer à outrance ou se lancer à grande échelle dans l’éolien et le solaire. Entre les deux solutions, qui divisent aussi maintenant John Mccain et Barack Obama, ils hésitent à choisir.

Le premier projet  « Drill! » de l’ancien leader républicain Newt Gingrich prône de forer le plus possible, sur le sol américain et en mer. Sa campagne, qui déjà recueilli près d’un million et demi de signatures, réclame la levée de l’interdiction actuelle d’augmenter les forages aux Etats-Unis, interdiction défendue par les Démocrates au nom de l’environnement.

Les partisans de Newt Gingrich estiment que les Etats-Unis se tirent une balle dans le pied alors que les autres pays producteurs augmentent leurs forages.

« Les Américains ont un choix entre « Payez plus, Envoyez plus d’argent aux dictateurs étrangers et Handicapez plus l’Amérique », et « Produisez plus, Profitez plus, Payez moins, Renforcez la majorité de centre-droit de l’Amérique ». Faites votre choix », martèle Gingrich via son lobby, American Solutions.

Comme pour lui donner raison, cette semaine le gouvernement Bush a édicté des règles pour exploiter des schistes bitumineux pouvant receler 800 milliards de barils théoriquement récupérables, mais dont la production ne pourrait démarrer en pratique qu’en 2015. Et George Bush vient aussi de déclarer la levée de l’embargo contre le forage off-shore, une mesure très populaire.  Mais il lui faut encore obtenir l’accord du Congrès.

Les trésors enfouis des schistes bitumineux (« oil shales » en anglais), qui abriteraient l’équivalent de « trois fois les réserves saoudiennes »,  ont déclenché une véritable fièvre dans le pays, notamment autour d’une formation géante, le Bakken shale, qui s’étend entre le Montana et le Dakota du Nord aux Etats-Unis et le  Saskatchewan au Canada, et qui, selon un rapport du ministère américain de l’Intérieur, recèle 3 à 4,3 milliards de barils.

Tout au contraire, le milliardaire et magnat pétrolier T. Boone Pickens plaide pour un virage à 180 degrés  en pariant principalement sur les énergies alternatives pour réduire d’un tiers les importations pétrolières en 10 ans. T. Boone Pickens, 80 ans, légende du pétrole texan, dans un revirement anti-pétrole spectaculaire, milite pour la construction de fermes éoliennes géantes qui, selon lui, pourront dans 10 ans produire 20% de l’électricité du pays.

Il s’appuie pour cela sur un récent rapport du gouvernement américain qui juge cette hypothèse plausible.

Il plaide aussi pour l’utilisation systématique du gaz naturel comme carburant dans les véhicules, plus propre que l’essence, le tout financé par le secteur privé. Cela économiserait au pays selon ses calculs 230 milliards de dollars de coûts d’importations pétrolières. Et il en appelle au prochain président des Etats-Unis, le mettant au défi de prendre les mesures radicales qu’il juge nécessaire.

Le milliardaire dépense 50 millions de dollars pour mener une campagne médiatique massive pour son Pickens Plan avec des slogans choc comme « L’Amérique est l’Arabie Saoudite du vent » ou « L’importation de pétrole étranger coûte trois fois le prix de la guerre en Irak ». Et engage ses propres deniers : il va dépenser plus de 10 milliards de dollars pour bâtir au Texas une ferme éolienne géante de 4 Gigawatts, le Pampa Wind Project, développée par sa compagnie Mesa Power. Ce sera la plus grande du monde avec 2.700 éoliennes, prévue pour 2014. Ses détracteurs l’accusent de plaider pour ses intérêts, puisqu’il a investi dans des groupes éoliens et solaires.

Ces deux visions reflètent deux aspects d’un même ras-le-bol de l’essence chère, une nouveauté pour les Américains, qui sont très tentés par l’idée de nouveaux forages. Sous la pression du clan Gingrich et de l’opinion américaine, John McCain, qui était contre, vient de retourner sa veste et s’est dit favorable aux forages off-shore. Barack Obama reste sur sa ligne pro-environnement et son plan d’aide massive aux énergies renouvelables.

L’analyse de Brian Hicks, analyste spécialisé dans l’énergie, contre le plan Gingrich:

« Le lobby de Newt Gingrich, American Solutions, a un slogan simple : “Drill Here. Drill Now. Pay Less.” (Forez ici, forez maintenant, payez moins). Il propose que les compagnies pétrolières américaines forent partout où elles peuvent aux Etats-Unis, en particulier dans les schistes bitumineux des Rocheuses.

T. Boone Pickens propose lui la construction massive d’éoliennes et de parcs solaires, et le choix du gaz naturel pour le carburant.

Les deux plans peuvent marcher, mais le plan « Drilll » n’est qu’une goutte d’eau dans le vase, et ne suffira jamais à éliminer la dépendance des Etats-Unis envers le pétrole étranger.

Les schistes des Rocheuses contiendraient 3.000 milliards de barils ? Nul ne le sait. Et même si c’était vrai, cela n’aurait guère d’importance car tout dépend des coûts de production.

Depuis des dizaines d’année, le monde a extrait le pétrole qui jaillissait pratiquement tout seul ou presque, et en a consommé 1.000 milliards de barils. Il lui fait maintenant rechercher ce qui reste, c’est-à-dire du pétrole bien plus difficile à obtenir;

Si les contraintes géologiques vous empêchent de pomper davantage que 50.000 barils par jour sur les 10 milliards de barils récupérables, ce puits durera 500 ans.

Mais comme les Etats-Unis importent 15 millions de barils par jour, il faudrait trouver des gisements géants. C’est pourquoi la production nationale américaine ne pourrait remplacer qu’une fraction de nos importations. Et pour produire en interne tout ce que l’Amérique consomme  (21 millions de barils par jour), nous devrions trouver l’équivalent de 2,2 Arabie Saoudite, et du type de pétrole qui jaillit tout seul !

Or tirer du pétrole des schistes bitumineux sera ardu.

Il nous faut pourtant gagner un peu de temps : nous devons forer aux Etats-Unis sur terre et en mer et nous avons besoins de construire des fermes solaires et éoliennes, des centrales nucléaires, géothermiques… Tout.

Et surtout nous avons besoins d’entrepreneurs innovants pour apporter la prochaine source d’énergie primaire et bon marché. Celui qui la trouvera aura la plus forte économie du monde.

L’énergie bon marché huile l’économie, point final. La hausse des marchés de l’énergie ne fait que commencer« .

Une autre analyse de l’économiste Dean Baker, du Center for Economic and Policy Research, qui calcule que le forage off-shore n’apporterait qu’une goutte de pétrole dans la consommation américaine.

GreenUnivers : Comme nous l’a fait remarquer un internaute, aucun de ces deux grands plans n’évoque une solution à portée de main : les économies d’énergies. Même si Pickens souligne sans ambages, ce qui est presque iconoclaste aux Etats-Unis, que les Américains « consomment beaucoup de pétrole », en utilisant « 25% de la consommation mondiale pour seulement 4% de la population mondiale ».

Anecdote parlante, se multiplient aux Etats-Unis des vols d’un nouveau genre : ceux des huiles de friture usagées jetées par les restaurants, que des petits malins transforment en carburant bon marché. Le prix officiel de ces huiles usagées est d’ailleurs en pleine explosion…